Nous ne détestons pas Saïd Bouteflika, nous le condamnons

lundi 22 février 2016 à 19:14
Source de l'article : Lematindz.net

Said-Bouteflika.JPGUn article très intéressant d’Ismail Zanoune, paru dans le Quotidien d’Oran, développe le fantasme collectif portant sur le frère du Président. J’exècre les lynchages populaires d’une foule qui n’a comme arguments que les rumeurs et le besoin du bouc émissaire. Tout cela est bien vrai et j’adhère au propos dans son absolu. L’auteur a cependant oublié de répondre à la vraie question qu’il pose.

Le titre de l’article est : « Pourquoi nous aimons détester Said ». Sur le fond, l’argumentaire d’Ismail Zanoune est bon dans l’approche qu’il utilise. Mais, paradoxalement, elle est en retour le point critiquable de l’analyse. A trop vouloir utiliser le ressort de la propre image du peuple renvoyée à lui-même à travers la haine envers le personnage, l’article donne le sentiment d’une exemption de responsabilité de Saïd Bouteflika. Il ne serait que le reflet des lâchetés et des imperfections de la société algérienne. Le point de vue est recevable mais par la répétition de l’argument, l’article finit par nous faire perdre le sens de la conclusion générale de l’auteur. Saïd Bouteflika est-il injustement détesté par la population ?

Au contraire de l’article concerné, j’incrimine directement et sans détour Saïd Bouteflika sans qu’il soit utile de hurler avec la meute. Je vais essayer de prouver que tout démocrate peut accuser Saïd Bouteflika sans connaître l’homme ou avoir les éléments à charge habituellement requis dans une plaidoirie normale. Et d’ailleurs, souvent en reprenant les arguments d’Ismail Zanoune car ils ne sont pas faux en eux-mêmes mais parce qu’on peut facilement les retourner dans un réquisitoire inversé.

Commençons par dédouaner l’être humain qui n’est pas responsable de sa naissance et de ses liens familiaux avec ceux qui briment la liberté. Mais immédiatement après, rappelons que ces liens, l’individu en question les as assumés et en est, par conséquent, coupable et condamnable.

L’irresponsabilité du fait familial

On n’est jamais responsable de ses proches, dit le dicton populaire ainsi que le droit. Saïd Bouteflika n’est pas responsable si son frère a participé, puis dirigé, l’une des dictatures les plus féroces que l’être humain puisse supporter. On dira toujours que j’exagère et que ce n’est pas Idi Amine Dada ou Bokassa. Allez dire aux morts, aux torturés et aux veuves, mères d’orphelins que la perte de leurs enfants ou de leurs maris n’est tout de même pas le fait d’un régime aussi insupportable que celui de ceux cités en exemple. Eux, ils n’ont connu que Bouteflika et se moquent d’Hitler ou de Kim Jong-un.

A priori, par le seul lien de sang, Saïd Bouteflika n’est pas non plus responsable de la mise à genoux d’un peuple bridé par son frère, réduit au silence et pillé à milliards. Il n’est pas plus responsable lorsque son frère a acheté le silence des intellectuels et des industriels du pays, à cent dollars le baril. Pas plus qu’il n’est redevable de la mainmise de l’armée algérienne sur les consciences et le pillage sans nom de sa vitalité financière.

Il était trop jeune lorsque son frère était le grand baron d’un parti unique qui a préféré jeter les Algériens dans les bras d’une hystérie mystique dès lors qu’ils ne s’occupaient pas de politique et de vouloir contrôler les finances publiques.

La police politique, les assassinats politiques, les disparitions inexpliquées et les arrestations arbitraires avec torture physique et morale, rien de tout cela n’est porté au crédit du jeune frère, tranquille étudiant à l’étranger lorsque ses compatriotes étaient sous le joug d’une chape de plomb insupportable. On ne va pas lui reprocher un parcours équivalent à certains d’entre nous.

Saïd Bouteflika aurait été le fils ou le frère de n’importe quel criminel dans le monde, rien ne nous permet de porter une quelconque accusation envers l’homme, un individu qui ne peut être responsable que de lui-même selon les lois humaines normales. A ce stade du raisonnement, rien à objecter à Ismail Zanoune mais continuons notre analyse.

L’opacité et la dictature créent les fantasmes

L’Algérie est une dictature militaire, le lecteur ne m’a pas attendu pour le découvrir. Dans ces conditions, comment veut-on que les choses soient clairement exposées à la réflexion des Algériens ? Partir des faits réels, non dissimulés ou tronqués, c’est impossible puisque la dictature se nourrit de l’opacité. Les journalistes font ce qu’ils peuvent, ils sont très courageux et honnêtes mais ne peuvent briser aussi facilement les murs épais.

Quel journaliste peut nous révéler la vie et les actes réels du frère tout puissant ? Il y en a assez qui ont payé de l’exil ou de l’intimidation violente pour ne plus s’y risquer. Les journalistes le racontent pourtant à demi-mot, les citoyens en sont convaincus et tout le monde le chuchote en public. Certes, mais moi, je vois le visage d’un gros poupon à la télévision, je n’en sais pas plus que les autres qui n’apportent pas la plus petite des preuves.

Le grand responsable est donc le régime de l’opacité qui crée rumeurs et affabulations dont on ne peut plus démêler le vrai du faux. Là aussi, Ismail Zanoune a raison. Dans ces conditions, la question qui suit logiquement est : le frère du puissant est-il devenu un acteur de cette dictature ?

Un bouc émissaire très peu discret

L’embêtant est que Saïd a pris une autre voie que celle de dénoncer la politique du frère, ce qui aurait été honorable, ou tout au moins se taire et s’en écarter, ce qui aurait été tout autant compréhensible. Il est partout sur les photos, rencontre tout le monde. Sa présence est omnipotente dans la vie publique de son frère, il s’inscrit donc naturellement dans la responsabilité du fait népotique par ce seul comportement.

Dans cette constitution dont j’ai dénoncé la supercherie dans ces mêmes colonnes, rien n’est prévu pour une fonction publique accordée à la fratrie de l’élu. En cela, Saïd Bouteflika fait tout pour que l’accusation soit crédible. Il porte à bout de bras son frère, grabataire et impotent qu’il fait scandaleusement jouer le rôle du vieux chef alors qu’il n’en a plus la moindre force.

Nous avons donc là une image de népotisme renvoyée aux Algériens, c’est le risque qu’a pris Saïd. Comment veut-on que ces images ne soient pas interprétées autrement que par la suspicion et les rumeurs ? Le frère d’un élu, s’il en a la dignité, ne doit jamais s’exposer en tant que membre exécutif du pouvoir délégué.

De plus, dans les dictatures, le chef historique est rarement attaqué de front et l’autocensure n’est pas seulement dictée par la crainte. Ce grand père « innocent » dans son fauteuil, incapable de faire du mal à une mouche, n’est jamais le responsable aux yeux du peuple. Le méchant, c’est forcément l’ambitieux obscur qui pousse le fauteuil, fait bouger les lèvres et les mains. Il est coupable sans même que l’on ait à en produire une preuve. Saïd Bouteflika a tout fait pour être le bouc émissaire des haines et des frustrations dans un paysage politique verrouillé, il doit donc en assumer les conséquences.

Ainsi, si Ismail Zanoune a raison de dénoncer l’opacité du régime comme le coupable dans cette affaire, c’est pourtant à ce moment que nos positions divergent. Selon notre auteur, Saïd ne s’est jamais exprimé, ne s’est jamais expliqué et n’a jamais été traîné devant les tribunaux pour quoi que ce soit.

Je n’ai jamais vu un homme aussi discret, sourd et muet, être aussi présent dans un pouvoir politique et sur les photographies officielles. Les milliers de personnes qui sont passées par son intermédiation sont probablement des affabulateurs. Ceux qui ont essuyé sa colère monstre ou son blocage dans différents dossiers sont décidément atteints d’une très forte myopie ou d’une amnésie. L’Algérie est donc prise d’une hystérie coupable envers un invisible innocent. Quant au fait qu’il n’ait jamais été traîné devant les tribunaux, j’espère qu’il n’y a pas un seul magistrat suicidaire en Algérie, surtout s’il est père de famille.

Ismail Zanoune dit une vérité en proclamant que l’Algérie a besoin de cacher ses propres défauts de népotisme et de malversations à travers la légendaire puissance de Saïd Bouteflika. Mais il oublie que cela renforce l’argument de sa culpabilité car les Algériens voient en lui tout ce qu’ils ne veulent pas voir en eux-mêmes. Et une personne qui focalise ainsi tous les défauts du monde a tout fait pour en être le symbole parfait du mal. L’Algérie voit en Saïd Bouteflika tout ce qu’elle déteste et craint de sa propre image qu’elle veut exorciser par la haine du frère. Certes, mais il ne faut pas inverser les rôles, c’est que Saïd Bouteflika a tout fait pour être l’incarnation du mal.

Avec Ismail Zanoune, soit nous ne parlons pas du même homme, soit nous n’avons pas la même lecture de ce que doit être un frère discret, qui n’a pas été élu. Il reste que la thèse d’Ismail Zanoune est la responsabilité détournée d’un peuple. Saïd Bouteflika représenterait le népotisme des pratiques sociales algériennes. L’analyse n’est pas fausse mais les familles algériennes ne sont pas élues, n’ont pas accès à la Banque centrale, à la terreur de l’armée ou au pouvoir législatif et policier.

Ou alors à être convaincu que toutes les familles algériennes ont pillé l’économie, ont torturé et assassiné ainsi que réduit à l’esclavage les autres êtres humains. La parabole de l’image renvoyée par le miroir permet effectivement une excellente analyse, je l’en félicite. Mais pour autant, elle a ses limites et je ne suivrai pas Ismail Zanoune au-delà d’une frontière qui dédouane Saïd Bouteflika.

Le titre d’Ismail Zanoune est malvenu car nous ne détestons jamais un homme car quelle que soit sa bestialité, nous arrivons toujours à le juger en allant rechercher au plus profond de lui-même sa part d’humanité. Nous condamnons son action détestable, un point c’est tout.

En attendant, nous la cherchons, cette part d’humanité, et nous finirons bien par la trouver un jour. Les condamnés sur un banc du tribunal, c’est toujours émouvant d’humanité.

Sid Lakhdar Boumédiene

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