Face à moi, la télévision était allumée. Je zappais des chaînes étrangères
Regarder la télévision fait, parfois, dormir. Surtout lorsque le quotidien fatigue et que rien de ce que nous rencontrons la journée ne pousse à rester éveillé.
L’autre soir, après une journée de travail et, comme tous les Algériens, je fis face à la télévision pour suivre ce dont on nous gave depuis l’indépendance et qu’on nous présente comme des informations.
Sur l’écran passaient des visages connus et d’autres moins connus et tout baignait dans la rivière ennuyeuse de la routine jusqu’à ce que tous disparurent et laissèrent place à un seul. Je ne le connaissais pas, celui-là. J’essayais, en vain, de lire son nom. Ni ma vue affaiblie par l’âge, ni la taille de l’écriture qui défilait sur l’écran ne me permettaient de le faire. Je me contentai alors d’essayer d’écouter ce qu’il disait et je me rappelai que mon père, Allah yarahmou, me répétait souvent «si tu connais les hommes à ce qu’ils disent, alors peu importe comment ils s’appellent».
L’homme disait des choses que je ne comprenais pas. Malgré tous les efforts que je faisais, je n’arrivais pas à comprendre un seul mot de ce qui sortait de sa bouche. Apparemment, il ne devait pas parler ma langue. Ni les dialectes que je maîtrise ou même que je connais simplement. J’ai beau ressortir mes vieux cours de «nahou» et de «sarf», cela ne m’aida en rien. Je rouvris, avec beaucoup de plaisir et autant de nostalgie, mes leçons d’ «I’rab» jaunies par le temps, je les parcourues avec la rapidité de l’angoisse qui venait de me prendre de ne pas comprendre ce que disait cet homme que d’autres, beaucoup d’autres, semblaient écouter religieusement. Alors, je me dis que si je le regardais avec attention, je pourrais bien y arriver à lui donner un nom quand même. Quelques traits, des sourcils, le nez et que sais-je encore, de ce qui pourrait m’aider à me rappeler éventuellement de son nom. Déçu et résigné, je décidai donc de fixer le visage. Mais là, je me rendis compte que l’homme n’avait pas de visage! La tête plongée dans les feuilles à partir desquelles il lisait ce qui ressemblait à un discours ou, pour être plus juste, à partir desquelles il faisait la lecture, il ne la relevait que pour ajuster les lunettes et la replonger aussitôt. Mais que m’arrivait-il enfin? Est-ce possible que, à mon âge, non seulement je ne comprenne pas ce que dit un homme, mais que, en plus, je ne peux rencontrer son regard?
Ne pas le comprendre…je comprends! Il devait certainement parler une langue autre que celle de mes parents, que celle que j’ai étudiée toute ma vie à l’Ecole algérienne, ou bien alors il utilisait un dialecte qui ne figure pas parmi ceux de chez nous. Mon problème sur ce plan est donc réglé. Ne pas arriver à le voir pose cependant problème. Plutôt trois problèmes. D’abord, comment est-ce que ceux qui l’écoutaient le regardaient? Ensuite, comment est-ce possible de transmettre un message lorsqu’on n’a pas de visage ou, c’est pareil, lorsqu’on ne regarde pas ceux à qui on s’adresse? Enfin, comment allais-je arriver à lui mettre un nom?
A ma première préoccupation je trouvai rapidement réponse. Les rares balayages de la caméra, apparemment aussi ennuyée, montrèrent beaucoup de présents qui écoutaient sans regarder. Comme quoi ce monsieur est un monsieur qu’on écoute plutôt qu’on regarde. Les messieurs qu’on écoute ne sont pas très nombreux de nos jours. Il faut pouvoir remonter le temps ou l’espace pour retrouver des personnes écoutées. Un instant, je me demandai s’il n’était pas dangereux de vouloir regarder ceux qu’on écoute. Ma deuxième question me prit plus de temps. Il fallait d’abord réviser mes cours de communication. J’y trouvai, pêle-mêle, quelques indications qui ne provenaient pas d’une seule école ni d’un même courant, ni d’une même théorie et qui, toutes, convergeaient vers le fait que, dans la communication directe, pour appuyer son message, il est nécessaire de regarder son interlocuteur.
Il est recommandé de ne pas prendre une attitude corporelle fermée et, surtout, de ne pas ignorer l’autre. Notre bonhomme commettait tous ces impairs à la fois. En conclusion, je fus convaincu que je n’étais pas le seul à ne rien comprendre. Mais à la troisième interrogation, je ne trouvai pas réponse. C’est ce qui m’énerva. Je décidai alors d’éteindre la télévision et d’aller dormir et je me rendis compte que je n’en étais pas capable. Rien de mon corps ne suivait. Je ne pouvais ni me lever, ni crier, ni même bouger. Aussitôt je compris que j’étais victime de ce que l’on appelle dans ma région «boutlilis», cet état de paralysie générale qui vous envahit dans votre sommeil lorsque vous êtes trop fatigué et dans lequel il vous est impossible de faire quoi que ce soit. Après beaucoup d’efforts, je parvins à me réveiller. J’étais réjoui comme seuls les revenants pourraient l’être. Parce que je venais d’échapper de mon propre cauchemar, certes, mais aussi parce que chez nous, en réalité, cela ne se passe jamais, oui jamais, comme cela. Chez nous, lorsqu’on passe à la télé, on parle une langue que tout le monde comprend. Et on regarde les autres lorsqu’on s’adresse à eux. Face à moi, la télévision était allumée. J’étais sur une chaîne étrangère qui passait un beau film avec Al Pacino et Hillary Swank. «Insomnia», vous connaissez?
