Sollicitée encore une fois par l’opposition: Que fera l’armée ?

lundi 25 mars 2019 à 8:52
Source de l'article : Lequotidien-oran.com

Par Ghania Oukazi

Aux innombrables «Pacifique ! Pacifique !» brandis par le mouvement populaire dans la rue, les opposants au président de la République appellent à un coup d’Etat militaire.

Dans sa dernière sortie, l’opposition à Bouteflika a encore une fois appelé l’Armée nationale populaire à intervenir dans le champ politique. Alors que dans son article 14, la Constitution stipule que «l’Etat est fondé sur les principes d’organisation démocratique, de séparation des pouvoirs et de justice sociale», «Appel est lancé à l’armée pour intervenir tout en respectant la légitimité populaire (…)», dit l’une des propositions de l’opposition pour une sortie de crise politique.

Les partis signataires prouvent ainsi-et ce n’est pas la première fois-qu’ils sont incapables d’initier une alternative politique digne de ce nom. Rejetés en bloc par la rue, les opposants au pouvoir en place se cherchent une sortie honorable de la situation dans laquelle ils végètent depuis le déclenchement du mouvement populaire.

Accusant le clan Bouteflika de piétiner la Constitution, l’opposition ne fait pas mieux. Elle encourage la violation des lois de la République et fait appel aux militaires pour (ré) investir le terrain politique. En clair, elle veut que le pouvoir militaire fasse déchoir le pouvoir civil. Elle rejette d’un revers de la main les propos insistants du chef d’état-major, le général de corps d’armées, vice-ministre de la Défense sur «les missions constitutionnelles de l’ANP». C’est, n’a-t-il eu de cesse de répéter, «une armée qui assure pleinement ses missions constitutionnelles en dépit de la nature de toutes les circonstances». Missions qui se résument, toujours selon Gaïd Salah, à «la préservation de la dignité de l’Algérie, la sauvegarde de la sécurité de son peuple, la protection de chaque parcelle de sa terre, la défense de la souveraineté nationale, l’intégrité territoriale du peuple, la protection de l’indépendance, sa persévérance dans le développement de ses potentiels et sa mobilisation sur toutes les frontières du pays». Dans son article 25, la Constitution stipule ainsi que «la consolidation et le développement du potentiel de défense de la Nation s’organisent autour de l’Armée Populaire Nationale».

Les politiques veulent un régime militaire «d’exception»
L’ANP a, dit l’alinéa 1, «pour mission permanente la sauvegarde de l’indépendance nationale et la défense de la souveraineté nationale». Elle est chargée (alinéa 2) d’assurer la défense de l’unité et de l’intégrité du pays ainsi que la protection de son espace terrestre, de son espace aérien et des différentes zones de son domaine maritime». Gaïd Salah a souligné surtout que «l’armée demeure loin de tout calcul et autres surenchères politiques». Il est connu que depuis l’indépendance, les militaires ont toujours commandé le politique, désigné le président de la République, investi les institutions civiles et «réglementé» la sphère économique. «Le cabinet noir» ou les généraux décriés par feu M’hamed Yazid, en ont fait leur propriété privée.

Bouteflika est venu changer l’ordre des choses. Sa phrase récurrente depuis son arrivée au commandement du pays se voulait une remise en cause claire de cet état de fait. «Je refuse d’être les trois quarts d’un président,» disait-il toujours. Il ne l’a pas été mais a réussi à accaparer tous les pouvoirs.

Lorsque le défunt président Ahmed Benbella s’est fait décorer à Maghnia du grade universitaire Honoris Causa au début des années 2000, il avait rapporté une de ses discussions avec Bouteflika en Suisse à la veille de 1999, «je lui ai dis demande-leur de te donner toutes les prérogatives (kol essalahiet) sans exception, sinon on te fera comme on m’a fait (….)». Benbella parlait des généraux de l’époque (demande-leur) et faisait en même temps allusion au coup d’Etat du 19 juin 1965 qualifié hypocritement de «sursaut ou de redressement révolutionnaire» par lequel Houari Boumèdiène l’avait évincé de la présidence de la République.

Aujourd’hui, l’histoire veut rejouer ces mauvais épisodes sous l’insistance d’opposants en mal de crédibilité et de reconnaissance.

Nés et habitués à activer à l’ombre des généraux, les opposants appellent ainsi implicitement à un coup d’Etat militaire. «Un coup d’Etat ou un putsch est une prise du pouvoir de façon violente et illégale,» décrit le dictionnaire. Au «Pacifique ! Pacifique !, scandé tous les vendredis par la foule, l’opposition brandit l’intervention de l’armée et, comme disent les théologiens, «c’est la foi la plus faible».

L’armée s’accroche à ses missions constitutionnelles
Au regard des évolutions que connaît l’armée depuis de longues années, les spécialistes entrevoient clairement «des étapes importantes de sa professionnalisation et sa transformation en une armée de métier, parallèlement au renforcement du pouvoir civil au sein de l’Etat qui s’est fait lui aussi progressivement». Dès son intronisation comme chef de l’Etat, Bouteflika avait fait appel, entre autres, au défunt général Mustapha Beloucif pour, nous avait dit en 2000 cet ancien responsable aux Tagarins «aider à la professionnalisation de l’armée».

Depuis la déflagration de la Libye par les forces atlantistes et les interventions militaires françaises au Mali, l’ANP s’est déployée tout au long des frontières du pays et même à l’intérieur pour «mener ses activités militaires de protection des territoires et de lutte contre le terrorisme,» affirment les spécialistes. Ce sont les missions à charge du chef d’état-major après que le décret 02-208 du 17 juin 2002 désignant le 2ème gouvernement de Ali Benflis est venu préciser que le chef de l’Etat est non seulement chef suprême des armées de la République et (il est) responsable de la défense nationale (art.77, alinéa 1et 2) mais se charge aussi des missions du ministre de la Défense».

Les opposants doivent certainement savoir que leur appel pressant à l’armée pour trouver une alternative politique au pays, contredit le multipartisme consacré en 1989 par la Constitution. C’est à cette époque que l’armée devait -théoriquement et l’a fait physiquement du CC du FLN- se retirer des institutions civiles de l’Etat pour se consacrer à ses missions originelles de défense et de protection des territoires nationaux. «Si l’armée intervient, ce sera l’état d’exception», soutiennent les spécialistes.

Parce que «l’institution militaire ne s’implique pas dans le politique sans dresser le cadre dans lequel elle doit agir», expliquent-ils encore. «Un état d’exception est une situation dans laquelle le droit commun est suspendu pendant un état d’urgence ou un état de guerre,» définit le dictionnaire. L’armée pourrait être appelée cependant, à maîtriser une situation de «désordre public». L’on s’interroge si c’est le cas en Algérie ou alors l’opposition voudrait que les militaires «se mettent derrière le rideau» pour diriger les politiques comme fait par le passé. Entre «le départ immédiat de Bouteflika», revendication prioritaire du mouvement populaire et l’appel de l’opposition à l’intervention de l’armée, il y a comme une époque (effrayante) de déjà vécue par l’Algérie. Le peu d’Etat civil construit avec beaucoup de peine grâce à l’abnégation de certains cadres, deviendra décombres.

«La primauté du politique sur le militaire»
Ce qui est sûr, c’est que si l’armée répond favorablement à l’appel de l’opposition, Gaïd Salah sera, selon les spécialistes, facile à faire tomber. C’est peut-être une armée sans état-major qui est recherchée si l’on lie la revendication du «départ de tout le système» à celle récurrente des opposants. Longtemps revendiquée par les hommes libres de ce pays, «la primauté du politique sur le militaire» voulue par le congrès de la Soummam est aujourd’hui encore ignorée par… des politiques.

Le tout se passe pendant que les Etats-Unis de Trump consacrent l’identité coloniale israélienne sur le Golan syrien conformément à une feuille de route de Netanyahu, que les médias français s’appliquent à «diagnostiquer la crise algérienne» et que des personnalités françaises s’organisent (déjà !) en «comité de solidarité avec l’Algérie ». Chez nous, la rue continue d’être rythmée par des voix de corporations au nombre important de membres, les uns plus corrompus que les autres, appelant à «plus de justice, de droit, d’équité, d’enseignement de bonne qualité, de soins performants (…)» et par des reniements désolants. En haut, le pouvoir, ou le clan Bouteflika, observe le silence.

L’on se demande s’il compte faire la sourde oreille devant la fronde populaire comme il a eu à le faire à chaque fois qu’il lui a été reproché de faire les mauvais choix des hommes. L’ampleur des dégâts fait mal au pays. Comme déjà noté depuis les années 2000 dans ces colonnes, rancunier qu’il a été pendant ces 20 dernières années, Bouteflika a pris sa revanche sur l’histoire et les hommes. Revanche qui a précipité l’Algérie dans le dédale de la corruption, la mauvaise gouvernance et le laisser-aller. «On en est tous responsables, ce sont de longues années de compromissions, d’opportunisme, d’enfoncement de l’élite dans son atomisation, de corruption généralisée, d’absence de sacrifices, et de silence des damnés de tous horizons,» affirment des Sages.

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