Smaïl Maâref «Les Marocains sont conscients qu’ils ne peuvent sortir dans la rue pour réclamer un changement de régime»

Smaïl Maâref «Les Marocains sont conscients qu’ils ne peuvent sortir dans la rue pour réclamer un changement de régime»
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Smaïl Maâref, docteur en sciences politiques et conseiller auprès du Centre arabo-africain pour l’information

et le développement à Nouakchott (Mauritanie), insiste dans cet entretien sur les similitudes qui existent entre les sociétés algérienne et tunisienne. «L’effet de contagion de la révolution menée par le peuple tunisien peut atteindre l’Algérie», a-t-il averti.

Le Temps d’Algérie : Depuis la chute du régime de Ben Ali, certains analystes veulent imposer un débat sur l’effet de contagion de cette révolution à d’autres pays de la région, notamment l’Algérie. Ne s’agit-il pas là d’une fuite en avant ?

Smaïl Maâref : Des analystes et d’observateurs estiment qu’il existe beaucoup de similitudes entre la situation en Tunisie et en Algérie.

Il y a des ingrédients qui font que la révolte du peuple tunisien peut se produire en Algérie. Sur le plan économique, l’Algérie jouit certes d’une aisance financière historique. Mais, il n’en demeure pas moins que les autorités ont du mal à mobiliser cette ressource pour le développement économique et social du pays, ainsi que pour l’amélioration du pouvoir d’achat des populations.

En Tunisie, la réaction des populations a été très virulente envers leurs dirigeants, car la crise économique a eu des effets conséquents. Si l’on observe bien la situation de la société tunisienne, on trouvera qu’elle partage des traits communs avec celle de l’Algérie. On peut citer à titre d’exemple le chômage chez les jeunes. Le taux est trop élevé dans les deux pays. En Algérie, il dépasse les 20%, selon des sources internationales crédibles.

Du point de vue politique, l’Algérie souffre également d’une fermeture du débat politique contradictoire. Il manque des espaces de liberté et d’expression. Il n’y a pas de communication entre les gouvernants et les gouvernés. L’élite algérienne est totalement marginalisée et absente.

Ce sont là pratiquement les mêmes problèmes évoqués chez nos frères tunisiens qui ont souffert sous le règne de Ben Ali. Ces problèmes ont engendré la révolution du peuple. Cela m’amène à dire que la situation de la Tunisie n’est pas totalement différente de celle de l’Algérie.

Il existe d’autres analystes qui soulignent que la révolte tunisienne a éclaté après une attente qui remonte aux années de l’indépendance, étant donné les choix politiques adoptés à l’époque, entre autres, la laïcité, le statut de la femme et un système dit républicain…

Effectivement, dans cette révolution tunisienne, on se rend compte de cette frustration ancrée dans la société. L’interdiction de certaines pratiques religieuses, du port du hidjab pour les femmes universitaires et l’inexistence de la liberté de la presse et politique ont contribué de manière directe à la révolte. Mais il serait injuste de dire que la révolution a été déclenchée uniquement par ces facteurs. Il y a aussi l’injustice, la corruption et l’absence de démocratie.

Des responsables politiques et des médias étrangers prévoient un effet de contagion de la révolution tunisienne. Peut-elle atteindre le Maroc ?

Il s’agit d’un autre cas de figure. Au Maroc, le régime politique est royal. Les Marocains sont conscients qu’ils ne peuvent pas sortir dans la rue pour réclamer un changement de régime. Ils ont pu profiter d’une certaine stabilité politique. L’Etat marocain a entrepris des réformes et des politiques qui ont rassuré la population, malgré les effets de la crise économique mondiale.

La situation est meilleure qu’en Algérie et en Tunisie, même sur le plan de la liberté de la presse et d’association. Je peux citer un exemple à ce titre. Est-ce que la télévision algérienne organise des débats politiques contradictoires entre toutes les forces politiques du pays ? Sur ce plan, nous sommes encore loin de la réalité. Il faudrait accepter l’ouverture et parler de nos problèmes sans gêne.

Quelles sont les raisons qui font que le débat n’est pas totalement ouvert ? Que faudrait-il faire ?

L’Algérie a vécu, la première dans la région, une expérience démocratique douloureuse durant les années 90 après la révolte de 1988. Les libertés politiques et de presse se sont opérées avec des conséquences humaines et matérielles dramatiques.

C’est pratiquement la principale raison qui fait qu’actuellement l’Algérie a peur et voudrait éviter cette situation dramatique qui a empêché le pays de se développer et d’aller de l’avant.

Aujourd’hui, avec cette aisance financière, il faudrait peut-être penser à changer les choses et essayer de maîtriser la situation. Il faudrait revenir à l’évidence que les partis politiques doivent jouer un rôle dans le pays et constituer une force de propositions. Nous pouvons améliorer les choses de manière graduelle sans remettre en cause les principes sacrés de l’Algérie.