Situation et avenir du Hirak : Entretien avec Louisa Hanoune

Situation et avenir du Hirak : Entretien avec Louisa Hanoune

La Secrétaire Générale du Parti des travailleurs (PT), Mme Louisa Hanoune revient dans cet entretien sur plusieurs questions concernant l’actualité politique du pays, dont la situation du mouvement populaire Hirak, et les dernières décisions du ministère de la Justice ou encore les propositions de son parti pour une sortie de crise.

Depuis la reprise du Hirak, des voix s’élèvent pour appeler à l’encadrement du mouvement populaire avec la désignation de représentants. Quelle est votre position sur ce sujet ?

S’il s’agissait d’un simple Hirak, il n’y aurait pas de débat autour de son organisation, de son encadrement encore moins de sa direction. Il s’agit, en effet, d’un processus révolutionnaire national dont le plafond des revendications, n’est pas limité à quelques questions, un processus qui a posé dès le départ la question de la rupture avec le système et celle de la souveraineté du peuple.

D’ailleurs, c’est le cas depuis son début et jusqu’à ce jour. On ne peut pas structurer un mouvement pluriel, car il ne s’agit pas d’un parti politique, mais plutôt un processus révolutionnaire qui n’est pas sorti suite à l’appel d’un parti ou d’un syndicat ou bien d’une association.  D’ailleurs, personne ne peut avoir la prétention d’en réclamer la paternité.

En revanche, il faut admettre que ce débat existe bel et bien, il y a ceux qui veulent s’imposer comme représentants, ceux qui se comportent comme s’ils étaient des P/DG du Hirak et ceux qui procèdent dans l’exclusion, et ce, depuis le début. Ce tiraillement est donc venu du fait même de la nature du mouvement.

Pour notre part, nous nous inscrivons dans cette discussion, mais pour aider à dégager la forme qui consacre la souveraineté du peuple. Car si une tendance prenait la direction d’autorité, cela pourrait entrainer la modification totale de la nature de ce processus et son orientation vers des objectifs autres que ceux de la majorité, à savoir le départ du système et la restitution de parole au peuple pour qu’il exerce sa souveraineté.

Certes, c’est un mouvement qui incarne la diversité des positions, des programmes des idéologies et de l’appartenance de classes. L’objectif premier était clair, c’était d’empêcher le 5e mandat qui a évolué vers le départ de tout le système. Ceci dit, la résurgence du contenu social était inéluctable, le confinement l’a précipitée à cause de la descente aux enfers pour la majorité. Et c’est à partir de là que la décantation a commencé à se faire.

Étant donné que la question de la souveraineté du peuple, du changement du régime, de la refondation politique nationale institutionnelle, était au centre de ce soulèvement révolutionnaire, la question de l’assemblée constituante était donc posée, et c’est ce qui permettra au peuple lui-même de définir la forme et le contenu des institutions dont il a besoin pour exercer sa souveraineté.

Dans ce cas, c’est le peuple qui mandate ses représentants à partir de l’échelon local puis wilayal puis national, des représentants contrôlés et révocables qui élaboreront une constitution à partir des aspirations et exigences qui émanent du débat national sans restriction. Et l’assemblée constituante nationale peut désigner  un gouvernement provisoire pour régler les affaires courantes. Donc, cela est pour dire que le retour au peuple nécessite de passer obligatoirement par un processus constituant. En fait c’est au peuple de choisir la manière dont il dégage ses représentants, il n’y a pas de recette toute faite c’est en fonction de la situation.

À partir de là, la forme d’organisation que peut prendre le mouvement, ça serait des comités populaires, c’est-à-dire des comités d’unité d’action qui rassembleront les citoyens dans le respect des appartenances et des obédiences politiques.

Toutes les questions doivent être soulevées, car il n’y a pas de révolution par étapes. On ne peut pas nous faire croire à la solution : on chasse d’abord le système après on discutera des autres questions. Car il s’agit d’un piège mortel. Si les questions socioéconomiques qui prennent à la gorge la majorité, celle de l’égalité en droit, de la protection des femmes exposées à la violence croissante ne sont pas posées, c’est un appel à l’arrêt de la mobilisation révolutionnaire et qui prépare son écrasement.

C’est pourquoi nous pensons que ce sont les travailleurs organisés dans les syndicats, avec les étudiants qui peuvent encadrer la mobilisation révolutionnaire, entrainant les autres couches sociales et donc empêchant les dérapages.

Certaines parties disent que le Hirak est manipulé de l’étranger. Qu’en pensez-vous ?

Il faudrait être naïf pour croire que ce processus révolutionnaire pouvait être et demeurer pur. Tout processus révolutionnaire charrie dans son mouvement tout et son contraire, car chacun a une raison d’exprimer sa colère et son rejet du système.

Pour le cas de l’Algérie, avec un mouvement qui draine des dizaines de millions, les grandes puissances impérialistes et les réactions à l’échelle régionale et internationale ne vont certainement pas le laisser évoluer positivement jusqu’à arracher la victoire, il en est de même pour les régimes réactionnaires arabes, tous les régimes qui sont soumis à l’impérialisme. Aucun impérialisme n’a intérêt à ce que la révolution soit victorieuse en Algérie. Donc il fallait l’entraver et soutenir le régime en place. C’est ce qui s’est exprimé ouvertement après la démission de Bouteflika à travers la valse des chefs d’Etats et de gouvernements venus à la rescousse du régime.

Pour ce qui est de l’infiltration du mouvement, c’est dans l’ordre des choses, voire de la logique même. Toute idéologie ou obédience qui existe essaye de se frayer un passage et d’occuper une place. Mais, c’est censé se faire dans le respect de la diversité des points de vue en dehors des insultes et des trolls, en dehors de la violence verbale et physique.

Cependant, il faut juste préciser que la révolution n’a pas éclaté à l’étranger, mais en Algérie où elle est toujours en marche rencontre des obstacles. Le dénouement sera également en Algérie. Pour ce qui est des Algériens qui sont à l’étranger, par conséquent quelles que soient leurs idéologies ou sensibilités, ils ont certes le droit d’exprimer leurs points de vue et d’apporter leur soutien, mais ils ne peuvent pas se substituer aux millions d’Algériens qui sont à l’intérieur du pays et dont beaucoup ont payé le prix.

Quelles sont les priorités du Parti des travailleurs à l’heure actuelle ?

Nous, on cherche des solutions immédiates pour les problèmes immédiats urgents, qui sont posés par les différentes couches, les travailleurs, les étudiants et jeunes écrasés que nous soutenons et nous sommes également avec l’écrasante majorité du peuple qui revendique toujours le départ du système.

Et dans tout ça, nous sommes pour le débat libre, et que chacun marche à visage découvert ! Ceux qui portent des masques disent qu’il ne faut pas poser les problèmes socio-économiques, qu’il ne faut pas parler d’idéologie, sous prétexte de préserver l’unité, nous ne sommes pas d’accord car en réalité, ils cachent leur propre idéologie, leurs programmes, leurs positions qu’ils savent non conformes aux aspirations de la majorité, à la démocratie véritable.

Ceux-là tombent systématiquement dans leurs propres pièges, ils disent que le mouvement est pluriel, mais il ne faut pas parler d’idéologie. La question qui se pose, c’est comment on peut parler de diversité sans parler d’idéologie. Donc, l’islamiste doit avoir le courage de le dire, d’assumer identité politique qu’il s’exprime et qu’il présente sa vision, son idéologie et son programme. Idem pour toutes les autres idéologies. Nous sommes socialistes, nous défendons notre idéologie et notre programme et n’avons pas peur du débat autour.

Il y a deux semaines, le ministre de la Justice Belkacem Zeghmati a adressé une note aux procureurs leur interdisant d’enquêter sans son aval. Une note largement critiquée par les avocats qui évoquent un encouragement de la corruption. Quelle est votre position ?

Cela fait partie des contradictions ininterrompues du pouvoir. Déjà dans le passé, des personnes se sont retrouvées en prison pour avoir dénoncé des affaires de corruption. D’ailleurs, c’est une pratique qui continue encore et en même temps on veut nous faire croire qu’il y a une lutte anticorruption.

C’est vrai qu’il y a d’anciens hauts responsables et des oligarques impliqués dans la prédation qui sont en prison, mais c’est très sélectif, d’autant qu’il y a une partie de l’oligarchie toujours en liberté. Le concept de la « Issaba », créé par l’ancien chef d’État-major, a été imposé juste pour dédouaner le système, faire croire qu’il suffit d’emprisonner une partie de l’ancien pouvoir, de remplacer des responsables par d’autres. Actuellement, il y a une nouvelle oligarchie qui se met en place, puisque ce sont les mêmes politiques et les mêmes pratiques qui se perpétuent dans le cadre du même système, avec d’anciens et de nouveaux courtisans, une clientèle ancienne et nouvelle.

C’est pourquoi pour ce qui est des dossiers de corruption traités actuellement en justice, il y a comme un relent de règlements de comptes dans certains cas. C’est le cas de Youcef Yousfi et de Khalida Toumi. La dernière note du ministre de la Justice vient justement pour nous confirmer cela. Zeghmati vient donc nous confirmer que l’hégémonie de l’exécutif sur le judiciaire va en s’aggravant et ce en contradiction y compris avec la constitution.

C’est donc la confirmation qu’un ministre peut prendre une décision qui viole la constitution et qu’il n’y a pas une hiérarchie des lois. Cela compromet l’auto saisine de la justice, et cela risque même de s’étendre aux autres services de sécurité qui enquêtent sur la corruption. De ce fait, on peut dire qu’il n’y a aucune marge de manœuvre pour les procureurs et les juges et c’est ce qui a été démontré dans les procès des hirakistes mais aussi du bâclage des procès relatifs à des dossiers énormes de la corruption qui ont été expédiés.

Certains vous reprochent de soutenir l’ancienne ministre Khalida Toumi. Un commentaire ?

De quel droit me reprochent-ils cela ? Je suis libre de mes positions, de combattre l’injustice partout des faits et élément concrets ils n’ont qu’à prouver le contraire au lieu de s’ériger en juges et de régler leurs comptes. Et souvent, je trouve que ceux qui me reprochent mes positions principielles, ne sont pas aussi propres que cela et en réalité ont servi l’ancien pouvoir. Khalida Toumi n’est pas poursuivie pour conflit d’intérêt, ni pour détournement d’argent public ni même pour un délit de gestion car elle occupait un poste politique.

Elle a reconstruit le secteur de la Culture et elle a combattu l’oligarchie de l’intérieur. C’est une femme à principes, une patriote. Elle n’a jamais fait partie du système et est restée toujours militante. D’ailleurs, elle tenait toujours tête à Abdelaziz Bouteflika, et a même déposé sa démission auprès de lui. Elle était le seul ministre qui présente ses comptes devant la Cour des comptes et répondait sur chaque centime.

En réalité la majorité de ceux qui l’accablent, le font à partir de leur idéologie réactionnaire, sur le terrain de la misogynie.

Maintenant, ça fait 16 mois qu’elle est en prison, et elle n’est toujours pas jugée. Je pense que c’est le seul ministre qui vit un tel calvaire. Elle a laissé une mère malade qui est à sa charge et trois filles orphelines. C’est une injustice intolérable.

Oui, je revendique toujours sa libération parce qu’elle n’est coupable d’aucun crime économique. Ce qui a accéléré son arrestation, c’est la position qu’elle a prise au lendemain de mon arrestation, car elle avait montré du doigt celui qui a donné l’ordre de me faire incarcérer. Ce sont ses positions en soutien à la révolution de février 2019.

Je considère donc que c’est une détenue politique car elle était dans le collimateur depuis la lettre du G19 en 2015.

Le mouvement féministe a une nouvelle fois manifesté, le 8 mars dernier. Il est également présent chaque vendredi pour réclamer la concrétisation de ses revendications, dont l’abrogation du code de la famille et l’égalité entre l’homme et la femme. Qu’en pensez-vous ?

La question des droits des femmes est dans mon ADN, d’abord parce que j’en suis une. L’oppression des femmes est une réalité dans notre pays, autant pour le code de la famille qui nous maintient toujours dans une situation de citoyens de seconde zone que de la détérioration de la situation porteuse de toutes les violences comme l’établit l’explosion du nombre de féminicides. Une telle situation, en l’an 2021, c’est terrifiant pour un pays comme l’Algérie.

Dans la continuité de la participation des femmes à la lutte de libération nationale et de tous les combats des femmes après l’indépendance.

Depuis le 22 février 2019, les femmes étaient à l’avant-garde, elles se sont imposées malgré l’opposition des courants obscurantistes… Pour ce qui est de l’existence de ces mêmes courants qui veulent éjecter les féministes qui réclament l’égalité et la véritable démocratie, je pense que c’est dans l’ordre des choses.

Mais quand cela vient des démocrates, c’est beaucoup plus grave. Et quand ils osent dire aux militantes des droits des femmes, ce n’est pas le moment de poser vos revendications, c’est d’une extrême gravité. Car cela légitime les positions obscurantistes et en même temps, ça sert le pouvoir. Il est évident que je suis du côté de ces femmes féministes qui sortent pour revendiquer la pleine citoyenneté, des lois civiles égalitaires. Personne n’a le droit de les exclure et de leur demander de ne pas poser leurs revendications.

Si on attend le départ du système pour soulever les questions, on n’aura rien. C’est le cas pour la question des détenus d’opinion par exemple, si on devait suivre la logique de ces drôles de démocrates, pour quoi alors revendiquer la libération de ces détenus ? L’arrêt de la répression ? C’est complètement illogique et pas rationnel. Et ça couvre quelque chose de dangereux, il en est de même pour les droits socioéconomiques.

Par Massin Amrouni et Abdelaziz Merzouk