Propriété intellectuelle : interview avec Habib Benramdane, co-fondateur de Badoomba

Propriété intellectuelle : interview avec Habib Benramdane, co-fondateur de Badoomba

La propriété intellectuelle, vaste et complexe, englobe un ensemble de droits juridiques conçus pour protéger la production de l’esprit humain, tels que les inventions, les créations artistiques, les marques commerciales et bien plus encore. Elle joue un rôle crucial dans notre société moderne en reconnaissant la valeur de l’innovation, de la créativité et du savoir-faire. Dans cette interview exclusive, nous avons l’opportunité de discuter de cette notion fondamentale avec Habib Benramdane, co-fondateur de l’agence de communication Badoomba. Avant de fonder sa propre agence de conseil en communication et publicité, il a dirigé la branche algérienne d’une multinationale japonaise de communication. Sa carrière variée lui confère une connaissance approfondie de l’industrie de la communication. Avec plus de deux décennies d’expérience dans le domaine de la communication, M. Benramdane apporte une perspective unique sur la manière dont la propriété intellectuelle impacte notre monde, en mettant particulièrement l’accent sur son rôle dans le monde des affaires.

En tant que co-fondateur de Badoomba, une agence de communication, pourriez-vous nous expliquer pourquoi la protection de la propriété intellectuelle est si importante, notamment dans le domaine de la communication et de la publicité ?

Il y a deux points importants pour répondre à votre question. Tout d’abord, la propriété intellectuelle protège les créations, et en tant qu’agence, nous produisons pour le compte de nos clients des identités uniques (marque, logo, campagne… ) qui construisent leurs images de marque. Si ces créations sont copiées, elles sont considérées comme un vol et une usurpation d’identité, tout comme cela pourrait s’appliquer à une personne physique.

Le deuxième point réside dans le fait qu’en tant qu’agence de communication, nous sommes des entreprises économiques, et ce que nous produisons d’original est notre priorité tant que nous n’avons pas cédé les droits aux clients. Si ces productions sont reprises sans consentement et sans rémunération, c’est également un vol comparable à tout autre vol. Ainsi, la propriété intellectuelle est une part cruciale de notre métier, car elle représente 100 % de notre production. Elle fait partie des actifs d’une entreprise ayant consenti un investissement pour le développement.

Vous avez une vaste expérience dans les relations publiques et la communication. Comment voyez-vous le rôle de la propriété intellectuelle dans la préservation de la réputation et de l’identité d’une entreprise ou d’une marque ?

La préservation de la réputation et de l’identité d’une entreprise est une mission sacrée dans un monde ultra-connecté et ultra-exposé. Dans cet environnement où les moindres faits et gestes d’une marque sont scrutés par les consommateurs, il est impératif de lui accorder une attention particulière, de communiquer les bons messages, et surtout de veiller à ce que l’entreprise protège sa propriété intellectuelle sans empiéter sur celle des autres.

Comme je l’ai mentionné précédemment, la propriété intellectuelle est un actif précieux pour une entreprise. Elle constitue une composante essentielle de son identité, et nécessite à la fois du temps et des ressources pour être développée. Chaque entreprise insuffle dans son identité son ADN, y intégrant ses valeurs, sa vision, et ses objectifs, ce qui la rend unique et la distingue dans son environnement concurrentiel.

En ayant établi un contrat de confiance avec ses consommateurs, l’entreprise devient la garante de sa réputation et de son identité. L’ensemble de ces éléments forme sa propriété intellectuelle. Si cette propriété est usurpée, l’usurpateur ne sera probablement pas des normes que l’entreprise a méticuleusement construites. Il utilisera ces éléments à des fins purement commerciales, sans se soucier des conséquences négatives et sans être de flouer ou non le droit du consommateur.

Les efforts et le travail acharné de l’entreprise pourraient ainsi être compromis. En tant qu’agence-conseil, nous orientons nos clients dans leur stratégie de marketing et de communication, afin d’éviter les faux pas. Cependant, tout ce travail peut être anéanti par une violation de la propriété intellectuelle, que ce soit par une tierce partie ou même par l’entreprise elle-même.

Parlons de la récente affaire de l’ouverture d’un faux Starbucks en Algérie. Pouvez-vous nous donner votre point de vue sur cette situation et expliquer en quoi la violation de la propriété intellectuelle a-t-elle joué un rôle dans cette controverse ?

Tout d’abord, si les faits sont avérés, il s’agit d’une grave violation de la propriété intellectuelle, mais aussi d’un cas de vol manifeste, comparable à un vol d’objet, d’argent, de maison, etc. En second lieu, cette violation de la propriété intellectuelle, au vu et au su de tous, remet en question la connaissance de la loi par les personnes responsables de cet acte. Aussi, compte tenu des investissements consentis, qui sont importants, se pose la question de pourquoi n’ont-ils pas plutôt investi dans la création d’une véritable identité de marque qui leur soit propre. Ils auraient pu consacrer leur énergie à la construction d’une entreprise respectable et performante au lieu de recourir au vol.

Le non-respect de la propriété intellectuelle a joué un rôle fondamental dans cette controverse, car les consommateurs ayant confiance dans la marque Starbucks, au vu de sa réputation internationale, se sont rués vers ce café, et se sont vu, d’une certaine manière, trompés et floués, mais au-delà du fait-divers, cette situation nous renseigne, sur la maturité économique de certains investisseurs ! Les propriétaires de ce projet ont vu une mauvaise publicité s’installer, au lieu d’obtenir une réputation positive s’ils avaient construit leur propre marque ou s’ils s’étaient acquittés de la franchise dans le respect de la loi. Au-delà de leurs intérêts personnels, la réputation du pays est également en jeu. Chaque action que nous, en tant qu’opérateurs économiques, entreprenons à une incidence sur la perception que le monde des affaires étranger aura de notre pays, dans un monde encore une fois ultra-connecté où peu ou pas grand-chose peut-être dissimulé, mais aussi à un moment où notre pays travail à attirer davantage d’IDE.

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Quelles sont les implications juridiques et les conséquences potentielles pour les entreprises qui copient délibérément des concepts, des logos et des noms de marque d’autres entreprises, comme cela s’est produit avec le faux Starbucks ?

Ceci est régi par la loi n° 03-04 du 19 juillet 2003 relative à la protection des droits de propriété intellectuelle, qui prévoit des dispositions pour protéger les droits de propriété intellectuelle et les sanctions en cas de violation de ces droits. Elle concerne les droits d’auteurs, les marques, les brevets, les dessins et modèles industriels et les indications géographiques (origines des produits). Les sanctions peuvent inclure des amendes et des peines de prison, ainsi que la confiscation des produits contrefaits.

Il y a deux organismes qui se chargent de la protection de la propriété intellectuelle, l’ONDA pour les droits d’auteurs et les droits voisins et INAPI pour les brevets, les marques, les dessins et modèles industriels, et les indications géographiques. Leurs rôles sont clairs et définis par la loi. D’ailleurs, il est important pour tous les créateurs (personne physique ou morale) de faire valoir leur droit à la protection de la propriété intellectuelle et de saisir la justice lorsque ce dernier est violé, car ils contribueront ainsi à ériger dans le sens de l’éthique notre économie.

Comment Badoomba pourrait-elle conseiller des entreprises locales sur la manière de protéger leurs droits de propriété intellectuelle et d’éviter de telles situations litigieuses ?

Nous accompagnons avant tout nos partenaires dans la sensibilisation, la compréhension, la négociation et l’acquittement des droits d’auteur, que ce soit pour une propriété intellectuelle déjà engagée ou existante, mais aussi dans la création d’une identité visuelle originale et unique, telle qu’une marque, un logo, une campagne publicitaire, etc. Nous effectuons les recherches nécessaires pour nous assurer que les productions que nous proposons à nos clients ne soient pas des copies et qu’elles se distinguent suffisamment et clairement des produits similaires.

Également, nous guidons nos partenaires dans le processus d’enregistrement de leur propriété intellectuelle auprès des organismes compétents. Cette procédure est simple et efficace.

Dans un contexte plus large, comment les entreprises en Algérie peuvent-elles renforcer leur compréhension de la propriété intellectuelle et en faire un atout stratégique dans un marché concurrentiel ?

Par la valorisation de l’idée, d’une marque, une production intellectuelle non tangible, comme produits au même titre qu’un produit manufacturé. Ceci permettra la construction d’une entreprise saine, entourée d’un environnement sain, allant des salariés, aux partenaires en passant par les consommateurs. La valeur d’une entreprise réside dans cette équation complexe qui permet d’exister sur le long terme, un chantier à mener intelligemment et patiemment.

Vous abordez le fait que ceci peut être un atout stratégique sur un marché concurrentiel, et vous avez bien raison. Créer de l’originalité, c’est s’assurer de construire une entreprise solide et pérenne qui peut faire face à une concurrence accrue. Cette unicité crée la différenciation. Au lieu de perdre des investissements à essayer de ressembler à ses concurrents, une entreprise aurait tout à gagner à être unique, afin de s’inscrire dans l’univers de ses consommateurs.

Ensuite, il y a la question de l’internationalisation. Une entreprise qui souhaite être concurrentielle sur des marchés étrangers a tout intérêt à maîtriser cet aspect crucial, notamment dans des environnements plus développés où la protection de la propriété intellectuelle n’est pas négociable, mais plutôt un acquis qui peut faire perdre beaucoup aux entreprises enfreignant les règles.

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Pouvez-vous partager avec nous des exemples de cas où la protection de la propriété intellectuelle a été cruciale pour le succès ou la survie d’une entreprise, que ce soit en Algérie ou ailleurs dans le monde ?

Les cas de réussite sont nombreux. Je dirais que toutes les grandes marques ont pu se développer grâce à la protection de leur propriété intellectuelle. Samsung, Apple, La Vache Qui Rit, et d’autres en sont de bons exemples. Leur succès repose sur le fait que leurs innovations ont été protégées. En Algérie, nous pouvons citer Hamoud Boualam, qui illustre bien cet exemple. Sa propriété intellectuelle lui a permis de faire face à la concurrence de la plus grande marque de boisson au monde, Coca-Cola.

Comment voyez-vous l’évolution de la sensibilisation à la propriété intellectuelle au sein des entreprises algériennes ?

Je ne veux pas dresser un tableau sombre, mais je constate que la question de la propriété intellectuelle n’est pas toujours traitée en entreprise avec le sérieux qui lui est dû. Il arrive que des entreprises nous demandent de copier telle ou telle idée, telle campagne ou tel logo, etc., sans pour autant avoir de mauvaises intentions. L’inspiration est naturelle et fait partie intégrante de toute création. Néanmoins, il est important de rappeler que copier équivaut à un vol. Nous essayons donc d’adopter une approche de sensibilisation pour expliquer les inconvénients de ce choix et, à l’inverse, démontrer les avantages des créations originales.

D’un autre côté, je suis persuadé que la nouvelle génération d’entrepreneurs souhaite créer et innover, et l’on constate que l’originalité prend de l’ampleur. La création de franchises “Made in DZ” dans des domaines tels que les logiciels, la lunetterie, la mode, la restauration rapide, …, montre une compréhension plus importante, peut-être instinctive, du rôle de la propriété intellectuelle. Ils savent qu’ils peuvent protéger leurs créations et que cela peut être bénéfique pour la valorisation de leurs entreprises. Ils ont compris que l’identité d’une entreprise, à travers sa propriété intellectuelle, peut être monétisée au-delà de sa simple mission de marque.

L’avènement de l’intelligence artificielle a ouvert de nouvelles perspectives, mais aussi soulevé des défis en matière de propriété intellectuelle. Comment voyez-vous l’impact de l’IA sur la protection des droits de propriété intellectuelle ? Et quelles sont les considérations à prendre en compte dans ce domaine qui ne cesse d’évoluer ?

L’avènement de l’IA est en train de bouleverser le domaine de la propriété intellectuelle, car il est difficile de déterminer si un produit de l’IA est une source d’inspiration ou une usurpation. Les législateurs doivent rapidement se pencher sur cette question, sans pour autant limiter son utilisation, puisque cela nous priverait d’un développement multisectoriel certain.

Il est aujourd’hui question de démocratiser la mise en place de l’IA, ironiquement, pour vérifier les sources des productions générées par une autre IA. Nous sommes entrés dans cette ère et nous ne pouvons pas y mettre fin, tout comme toutes les révolutions industrielles et économiques depuis des siècles. Nous avons pour le moment ‘’la chance’’ d’avoir des IA étroites, qui ne répondent qu’à des promptes préétablis, la complexité s’invitera dès lors que l’IA générale (AGI) et la super-intelligence artificielle (ASI) seront mises sur le marché, puisqu’il sera difficile d’en définir l’originalité, pour cela, nous devons apprendre à bien maitriser les IA existantes en ce moment, à bien les encadrer pour pouvoir se prémunir des futures générations.

L’IA peut être un allié dans la protection de la propriété intellectuelle en l’utilisant dans ce sens, c’est-à-dire pour promouvoir une économie éthique et génératrice de richesses. Pour se prémunir collectivement. Au-delà d’élargir l’usage de la vérification des contenus créés, il faut remettre du sens dans ce que nous faisons, je dirai revenir (de manière utopique) à l’enseignement de l’éthique (rire). Ceci est un vaste sujet que nous pourrions aborder dans une autre interview.

En fin de compte, quelles sont les meilleures pratiques que vous recommandez aux entreprises pour protéger leurs droits de propriété intellectuelle et éviter les litiges potentiels ?

Pour protéger les droits, il y a l’INAPI et l’ONDA, pour les litiges, il y en aura, mais si les entreprises sont protégées, elles pourront défendre leur droit plus facilement et il faut le faire pour éduquer le marché dans ce sens.

Pour conclure, quel message aimeriez-vous transmettre aux entrepreneurs et aux entreprises en Algérie en ce qui concerne la propriété intellectuelle et son impact sur leur succès à long terme ?

Collectivement, nous devons nous inscrire dans une économie éthique, une économie qui permet à chacun de protéger le produit de sa création, car il en est le seul propriétaire. Une économie dans laquelle l’effort est reconnu ou le produit intellectuel est l’égal du produit manufacturé.

Aussi, nous devons croire en notre génie créatif, nous sommes capables de créer des entreprises, des marques, des concepts, qui ont un fort impact et une croissance positive qui peut s’internationaliser. Nous devons voir grand et se détacher de tout complexe, si existant. Travailler à ce que collectivement, nous érigions une marque « Algérie » par nos efforts économiques individuels, car la création d’entreprises de renoms profitera à tous.

Et n’oublions pas que nos pratiques économiques dévoilent qui nous sommes. Elles permettent de comprendre quelle société nous sommes en train de construire. Alors, voulons-nous être les bons exemples ou les autres ?