Portraits et témoignages : Du racisme à l’altruisme, histoire d’une métamorphose

vendredi 20 juillet 2018 à 0:05
Source de l'article : Liberte-algerie.com

Hind Djadoune a 24 ans. Cette jeune Algéroise, fraîchement diplômée, s’est découvert une empathie inattendue pour les migrants subsahariens. Bénévole depuis quelques mois au Croissant-Rouge algérien, elle a pris part au long voyage de rapatriement des 1 600 Nigériens, au début de ce mois de juillet. Pourtant, il y a à peine quelques semaines, elle était “raciste”, avoue-t-elle.

“En plein embouteillage, quand ils s’approchaient de la voiture pour demander quelques pièces, je fermais systématiquement ma vitre pour éviter tout contact.” Le visage aux traits fins de la jeune fille pétillante et joviale qui vient de lâcher cet aveu se ferme. “Quand c’est dans la rue qu’ils m’abordaient, je donnais quelques pièces sans les regarder, j’étais à chaque fois pressée d’en finir”, poursuit-elle sans sourciller. Elle n’arrive pas à se l’expliquer. “C’était peut être par mimétisme, par peur ou par ignorance. J’en ai encore honte. Mais je peux en parler aujourd’hui parce que j’ai changé”, ajoute-t-elle, cette fois en baissant les yeux. Décidée à affronter ses démons, Hind, 24 ans, qui vient tout juste de décrocher son diplôme d’ingénieure en management de l’innovation à l’Ecole polytechnique d’Alger, a fait un long chemin intérieur depuis. “Je pensais, comme beaucoup d’Algériens, qu’ils étaient sales, sources de maladies et de problèmes”, avoue-t-elle encore, comme pour se racheter d’une conduite par le seul fait d’avouer ce racisme qu’elle soutient avoir “définitivement vaincu”. “Maintenant que j’ai dormi avec eux, que j’ai mangé avec eux, je les aime”, insiste-t-elle dans un sourire. Souvent, les sourires de cette jeune Algéroise svelte et dégourdie – elle a rejoint le CRA en tant que bénévole il y a six mois – font suite à une gêne quasi constante. En réaction à un regard qui la scrute, une question qui la déconcerte ou à un propos qui vient de lui échapper, elle sourit pour se défaire de son malaise. Elle parle avec spontanéité et commente souvent ses déclarations après coup, ce qui accentue la fragilité qu’elle dégage. “Je dois vous sembler bizarre, n’est-ce pas ?”, demande-t-elle. Dans sa robe noire à petites fleurs colorées, les gestes délicats qui accompagnent ses sourires lui donnent un air de princesse déchue. Elle revient justement d’une plongée renversante dans un univers à mille lieues de sa réalité. Enfant choyée, elle a grandi à Raïs Hamidou, dans une grande maison familiale, entourée de tantes et d’oncles prévenants. “J’étais le premier bébé de la famille du côté de ma mère et de mon père… Du coup, j’étais le bébé de tout le monde. Je suis née à 7 mois… D’après ma grand-mère, tout le monde voulait prendre soin de moi et jusqu’à l’excès”, raconte-t-elle. Quand celle qui dit avoir été “élevée dans du coton” s’est heurtée à ces migrants subsahariens qu’elle a longtemps vus sans jamais les regarder, tout a basculé. Ces rescapés qui, après des jours de marche sous un soleil de plomb, rejoignent l’Algérie avec l’espoir d’une meilleure vie sont aujourd’hui une source d’inspiration pour la jeune femme. Ceux qui portent fatalement la dureté de l’exil et la violence de l’exclusion, comme une seconde peau… Hind les a côtoyés, les a écoutés durant ce long voyage jusqu’aux frontières nigériennes. Elle s’en remet à peine.

Des visages et des vies

Si, il y a à peine quelques mois, la seule vue d’un migrant subsaharien lui était insoutenable, Hind leur consacre désormais, depuis des semaines, tout son temps libre. Elle a participé à 7 opérations de rapatriement depuis qu’elle a rejoint le CRA en décembre 2017. “Je fais tout pour ne rater aucun ramassage”, s’exclame-t-elle. Un ramassage ? Hind réalise la connotation extrêmement raciste du vocable utilisé et se rattrape : “On appelle ça des ramassages, j’avoue que le mot n’est pas beau”, s’exclame-t-elle. “L’essentiel, c’est qu’on fait tout pour qu’ils ne manquent de rien et qu’ils soient traités avec dignité quand ils arrivent au centre d’accueil avant leur acheminement vers les frontières.” Au centre d’accueil de Zéralda (Alger), elle est chargée de faire la vaisselle et d’aider à la cuisine à chaque fois. Le 29 juin 2018, à 21h, un impressionnant convoi de 11 bus et 3 camions quitte le centre d’accueil des migrants de Zéralda en direction de Tamanrasset. À bord, une délégation officielle, des représentants humanitaires, des journalistes, et 355 migrants clandestins arrêtés quelques jours plus tôt à Alger pour être rapatriés au Niger. Pour la première fois, Hind ne verra pas le convoi s’en aller en regardant les visages derrière les vitres s’éloigner en se répétant qu’elle ne les reverra jamais. Cette fois, elle fait partie du voyage.
“Je n’avais pas le droit d’être dans le bus où étaient les migrants, je devais rester avec les journalistes et les bénévoles”, regrette celle qui a rejoint le CRA pour se sentir utile, donner un sens à sa vie. “Mais à chaque fois qu’on faisait un arrêt, je me précipitais vers eux. On est arrivé à Tamanrasset après deux ou trois jours de trajet”, poursuit-elle. “J’ai très vite perdu la notion du temps durant le voyage”, commente-t-elle, le même sourire aux lèvres. Elle semble déjà nostalgique de ce voyage. Elle brandit son téléphone et donne à voir une vidéo dans laquelle une petite fille danse avec des bouteilles vides dans les mains. Les vidéos et les photos défilent sur son appareil. Elle s’attarde sur la photo de Mohamed Idriss, un bébé né en Algérie il y a deux mois et dont elle a pris soin tout au long du voyage. “Djazia, sa mère, était malade”, confie-t-elle, l’air un peu triste. “Je me suis vraiment attachée à ce bébé”, ajoute-t-elle. Ses parents sont venus en Algérie, pour Mohamed Idriss et leur autre enfant, Aïcha. C’est elle qui dansait avec des bouteilles vides sur la vidéo. “Nous avons fait plusieurs arrêts. À Laghouat, à Ghardaïa, à In Salah, puis on est restés deux jours dans des chalets à Tamanrasset avant de repartir vers les frontières nigériennes. Là, j’étais enfin dans le bus avec eux”, raconte Hind, sans rien cacher de son enthousiasme. Durant le trajet, elle a recueilli leurs témoignages et appris à les connaître. “Au départ d’Alger, ils ne nous aimaient pas. Ils nous reprochaient de les chasser du pays, puis ils ont fini par comprendre que nous ne voulions que leur venir en aide et que les décisions politiques nous dépassaient”, confie celle dont la réussite scolaire et les études ont toujours été au centre de ses préoccupations. “Je n’ai jamais fait de musique ou de sport, c’est la première fois que je suis bouleversée par des rencontres”, commente la jeune femme. “J’ai beaucoup discuté avec eux, grâce à Hamza, un adolescent de 15 ans, qui maîtrise l’arabe algérien et qui est devenu notre traducteur.” Le souvenir de ce jeune Nigérien la bouleverse.

“Fais-moi belle comme toi”
“Hamza a fait le trajet Niger-Algérie plus de 7 fois. Il a même une copine ici, et pour lui, c’est devenu une habitude. On le ramène chez lui, il se repose pendant une semaine et il revient.” Sur la route, Hind discute et tisse des liens avec eux. Elle est sensible à l’histoire de Hamza mais aussi à celle de Ghania, mariée de force à 17 ans, qui a aussi rejoint l’Algérie pour fuir son mauvais mariage. Elle garde même contact avec plusieurs d’entre eux, par téléphone ou via facebook. “On s’appelle et on s’écrit des messages”, souligne-t-elle, fière d’avoir réussi à nouer des liens qui dépassent le “amassage”. Elle réalise à peine à quel point sa vie, ses valeurs et sa vision du monde ont changé depuis. Elle se souvient du jour où tout a basculé. C’était à Alger, en avril dernier. Au centre d’accueil de Zéralda, elle se retrouve nez à nez avec une enfant qui a 5 ans à peine. “Fais-moi belle comme toi”, lui réclame-t-elle. Un séisme intérieur se produit alors chez la jeune femme à la longue chevelure blonde. Déconcertée, Hind sourit et se laisse entraîner par la petite qu’elle maquille allègrement. “C’était la première fois que je touchais un enfant subsaharien.” Ce jour-là, ses certitudes sont tombées en morceaux. Ce moment de rupture, elle souhaite que d’autres le vivent, comme elle. “Si je témoigne aujourd’hui, c’est pour, peut-être, inspirer d’autres personnes qui, comme je l’étais moi-même, sont otages d’un racisme involontaire.” La petite s’appelait Meriem. “Elle a quitté l’Algérie le lendemain et j’ignore ce qu’elle devient”, raconte-t-elle. Elle n’avoue pas le regret de n’avoir pas gardé contact avec sa mère pour avoir de ses nouvelles, mais il est perceptible sur son visage. C’est grâce à elle que Hind a appris à voir les drames qui se jouent autour d’elle d’un autre œil. “Derrière chaque regard, chaque personne, il y a une histoire”, insiste Hind qui n’a jamais voyagé de sa vie. Elle rêve d’aller à Cuba. Elle rêve aussi d’un monde sans frontières. “Mais on sait bien que ce n’est qu’un rêve”, tranche celle qui se plaint d’avoir “un mal fou à se faire des amis”. “Mais maintenant, j’ai les bénévoles du Croissant-Rouge”, rassure-t-elle. Hind vient tout juste d’avoir une proposition de recrutement dans une grande compagnie pétrolière. Elle s’inquiète d’avoir moins de temps à consacrer à son travail de bénévole au CRA. “J’aurais les week-ends, au pire”, lance la jeune femme qui n’imagine pas un instant mettre un terme à son engagement. N’en déplaise à sa famille qui a du mal à accepter ses absences et son engouement pour ce qu’ils souhaitent n’être qu’une lubie passagère. Ils s’inquiètent et tentent de l’en dissuader. En vain. “Quand je rentre d’une mission et que je leur raconte mes impressions, ils sont fiers, mais quand j’annonce un départ, ils hésitent et tentent de me dissuader”, dit-elle, en précisant que le plus dur à convaincre reste son père qui ne “les apprécie pas trop”. “Surtout depuis l’assassinat d’un gardien de mosquée par un migrant subsaharien”, souligne Hind. “Mais là, quand il vient me chercher de Zéralda et qu’il voit comment les enfants me sautent dans les bras pour m’embrasser, je sens que ça l’émeut, ne serait-ce qu’un peu”, lâche-t-elle encore dans un sourire. “Je ne sais pas s’il a changé totalement d’avis mais en tout cas ce n’est plus comme avant”, précise-t-elle, confiante, en dévoilant à demi-mot son désir de voir et de participer à un changement qui s’opérerait d’abord tout près d’elle.

F. B.

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