Mohamed Lakhdar Maougal, vice-président du CS de l’académie des langues africaines, à l’expression: « Le mouvement a été soigneusement préparé »

lundi 18 mars 2019 à 9:49
Source de l'article : Lexpressiondz.com

Par 

Conférencier international, il s’intéresse aux questions de linguistique et de sociologie des élites. Mohamed Lakhdar Maougal est l’auteur de plusieurs ouvrages. Il est également professeur émérite à l’école nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’informations(Ensjsi). En sa qualité de spécialiste en philosophie du langage et de sociolinguistique, il nous livre avec beaucoup de lucidité, sa vision des évènements qui secouent la rue algérienne.

L’Expression: L’absence des partis politiques et des organisations de masses, dans l’encadrement de ce mouvement populaire, cela signifie quoi?

Mohamed Lakhdar Maougal: Ceci, à mon humble avis, n’est qu’une apparence. Le mouvement populaire de la rue suivi sur les chaînes de TV n’est pas spontané. Il résulte, sans doute, d’une longue préparation aussi discrète qu’efficace, eu égard à la pratique totalitaire des maffieux qui ont pris l’Etat en otage et se sont servis des institutions en délitement pour s’imposer comme force de gestion autoritaire et exclusive. Le temps de préparation aura été long, intentionnellement long, si l’on considère le degré de mobilisation nationale et totale, jamais réalisée dans le monde depuis les Grandes Révolutions du XVIIIe, du XIXe et du XXe siècle, qui avaient inventé les structures organiques appropriées (Conventions, états généraux, Comités révolutionnaires de salut public, Communes, associations diverses, partis, soviets, etc…)
La stratégie qui apparaît dans les formes de mobilisation est, elle aussi, le résultat d’un long et minutieux travail de préparation et d’organisation. Plusieurs noyaux de recrutement et de mobilisation avec des disciplines concertées et assumées auront contribué efficacement et sans tapage.
Il y aurait eu à mon humble avis plusieurs sphères de cristallisation, politiques, organiques, économiques, sociales, institutionnelles, associatives, philanthropiques, caritatives, médicales, qui semblent avoir suivi une trajectoire patiemment tracée et empruntée de manière discrète et programmée pour finir par converger.

A ce titre, il faut dire que les stades de football et les mosquées ont joué un grand rôle?
Au départ, les mobilisations sportives impossibles à contenir ni à encadrer de très près ont été encadrées progressivement et mises en perspective d’agitation programmée. Le stade de football en premier lieu fut suivi par la «mosquée» parallèle et non le lieu officiel du culte. Le mouvement associatif et caritatif aussitôt a pris la relève avec un début de cristallisation partisane, malgré les contrôles draconiens du pouvoir. Puis, sont apparues les mobilisations catégorielles et revendicatives (médecins, enseignants, étudiants, retraités de l’armée, etc…). Ces organisations semi-clandestines ont travaillé sans précipitation, surtout depuis 2009, suite au premier viol de la Constitution de 1996 qui avait vu les premières initiatives d’opposition radicale, groupes d’intellectuels signataires d’appel à boycott, premières assises des journalistes contre le viol de la Constitution, premiers frémissements d’humeur chez les avocats, rassemblements de demandeurs de logements, d’emploi, de protestations environnementales comme à In Salah, etc…

Les Algériens n’étaient pas donc tous tétanisés comme le pensaient certains…
Face aux comportements totalitaires du pouvoir et aux pressions sur les citoyens, le travail oppositionnel s’est réfugié dans une pratique semi-clandestine sans manifestations apparentes pour laisser l’illusion de la soumission générale à l’ordre dictatorial. Cette stratégie de clandestinité s’est renforcée avec le coup d’éclat du printemps dit arabe, que le pouvoir a pu contenir et non pas comme l’a prétendu quelqu’un, que les Algériens avaient été tétanisés par la décennie noire.
Première conclusion évidente: les citoyens et citoyennes algériens se sont repliés et non pas démobilisés ni encore moins écrasés.

A partir de 2009, la stratégie de reprise d’initiative s’est imposé une discrétion maxima. Le printemps arabe ayant de près, suivi le printemps amazigh et la révolte des Aârouch (2002-2003), la confiscation de l’Etat, de l’économie nationale et l’encadrement serré de nombre d’institutions mises en adéquation avec la nouvelle économie politique de consommation, effrénée de la rente, aggravée par la corruption, ont de concert participé à duper le pouvoir qui a cru être le maître absolu de la situation.

Il a, dès lors, affiché une assurance de mépris et de hogra sur un fond d’embellie financière qui lui avait permis d’acheter et d’asseoir la paix des campus et de certains secteurs sensibles (augmentation des salaires appréciables que seul Ouyahia avait désavouée, obnubilé par sa vantardise démesurée). C’est en cette conjoncture que va se profiler le souffle de reprise et de résistance passive d’abord, puis de plus en plus active ensuite.
Des formes de lutte (émeutes du sucre et de l’huile entre autres), furent étouffées et le pouvoir médiocre a cru en avoir définitivement fini avec le peuple algérien, dont une bonne partie fut occupée par la cruciale question du logement.
Cette étape a vu s’aiguiser les contradictions de plus en plus aiguës au sein et entre la paire des partis de l’Alliance présidentielle (FLN-TAJ vs RND-MPA) qui vont s’affronter de plus en plus ouvertement avec des coups de force et des renversements. Cependant, l’opposition s’organise péniblement mais sûrement.

Ne pensez-vous pas que l’idée du cinquième mandat a accentué les fissures et les clivages?
La fin du mandat piraté (le quatrième) après le houleux coup de force du mandat en hold-up (le troisième) devenait une échéance problématique. Les protagonistes fourbissaient leurs armes et multipliaient les coups fourrés, hypothéquant fortement les échéances électorales futures, l’enjeu de la présidence allait aggraver les dissensions entre le RND-MPA d’une part, et le FLN-TAJ, d’autre part. A l’évidence, seul le candidat impotent leur donnait l’illusion d’une possible prolongation des alliances. L’enjeu de taille devenait alors, le centre décisionnel polarisé entre d’un côté, El-Mouradia autour du «dauphin potentiel» et d’un autre côté, les Tagarins dépositaires de la mission de sauvegarde de la sécurité du pays et de la préservation des institutions.

Il fallait dans un premier temps, libérer les Tagarins de la tutelle fantomatique. C’est à partir de la sphère de la casquette, que sera donné le signal du départ de la confrontation. Des officiers montent au créneau sur fond de mouvements d’humeur des retraités du secteur sécuritaire qui sont bousculés sans ménagements par la hogra du locataire du Palais du gouvernement.
Ce dernier s’emballe à l’approche des échéances et se compromettant (ou en se laissant compromettre) ouvertement dans des manoeuvres graves sur le plan sécuritaire régional, en allant faire allégeance à l’Elysée. Un militaire retraité ose faire le premier pas, en se portant candidat à l’élection présidentielle, mettant l’institution dans une situation délicate.

Des officiers supérieurs sont mis aux arrêts et d’autres sont mis à la retraite sur fond de scandales mafieux liés, à l’affaire de la cocaïne qui déclenche une guéguerre interne dans les services de sécurité révélant les failles graves du système dérivant.
Pendant ce temps, l’opposition qui a toujours été rejetée, ignorée, méprisée s’organise et lance des initiatives de concertation intelligemment gérées. Le résultat, c’est que ce que nous vivons aujourd’hui ne tombe pas du ciel

En tant qu’universitaire, quelle lecture faites-vous pour ce mouvement de masse qui exige un changement radical et pacifique, sachant que ce dernier n’a ni encadrement ni de représentants?
Pour une fois, je doublerai mon statut d’universitaire critique par mon expérience militante, ayant été pendant des années responsable et animateur de l’agitation et de la propagande en milieu universitaire, dans le cadre du parti où j’avais milité durant un peu plus d’une décennie avec des militants patriotes, dévoués, qui ont été dispersés par la voyoucratie des liquidateurs corrompus et voleurs.

Le mouvement de masse qui vient de se cristalliser en marches de plus en plus imposantes dans la plupart des villes et des villages de notre pays et dans les milieux de notre émigration en Europe et en Amérique (Canada), a surpris par son ampleur, dès le premier vendredi 1er mars 2019. Cela est dû essentiellement au niveau de cette étape initiale, à son mode d’organisation qui a su conjuguer prématurément le travail d’un côté ouvertement public et timide et d’un autre côté, le mode semi-clandestin structurant et efficace. L’un ne doit pas occulter l’autre. Le mouvement était encadré de manière subtile et discrète. Il fallait jauger les capacités de résistance et de réaction du pouvoir et de son état central et décentralisé (gouvernement, centres décisionnels divers, institutions, etc…).

Face à la culture brutale et répressive ou à la culture de ruse à laquelle a toujours recouru le pouvoir pour éviter toute forme de protestations, aussi bien nationale qu’internationale, le mouvement dès son ébranlement aura fait preuve d’intelligence et d’esprit de finesse. C’est ainsi qu’il aura été progressif et continu, tout en étant alerte et attentionné. Au premier ébranlement, les premiers mots d’ordre (la minima) furent liés au caractère de la marche (pacifisme et civisme) pour conforter et confirmer la nature du mouvement citoyen responsable) condition d’une mobilisation maxima avec toutes les catégories sociales d’âge, de sexe et de statut). L’épreuve de la première sortie a abouti à une stratégie plus affinée. Mettre au grand jour le caractère pacifique de la marche et préservation de toute forme de provocations de «baltajia».

Cela prouve si besoin que l’encadrement existait bel et bien, mais qu’il fut très discret et efficace. Une seconde étape devait rassurer les participants pour pouvoir compter sur eux par la suite (mise en confiance et en discipline nécessaire à la continuité du mouvement). Cette étape a couru sur les trois dernières sorties avec une consécration reconnue et soulignée, tant sur le plan local, régional que mondial. Les marches algériennes ont imposé un LABEL et ont depuis, imposé une reconnaissance et une légitimité.
Le résultat ne s’est pas fait attendre. L’Etat au service du pouvoir a été ébranlé et cherche à se restructurer avec beaucoup de difficultés, en faisant appel à des conseillers, dont on annonce à grands cris et avec beaucoup de démagogie les compétences surfaites et les performances affabulatrices.

Il n’y a jusqu’à ce jour aucun signe de radicalisation outrancière, mais l’affirmation d’une volonté inébranlable de mener les revendications jusqu’à leurs réalisations finales. Il est trop tôt pour prévoir ce que sera le mouvement, après les vacances de printemps qui peuvent aussi bien servir de défouloir et de décompression, que de renforcement des mobilisations.

A lire aussi :

Mots clés :

Laissez un commentaire :

Abonnez-vous à Algérie360 par email

Actualités en direct

Algerie360 - Rejoignez nous sur Facebook
63 queries in 0,178 seconds. http://www.algerie360.com/wp-content/themes/v3-5