Les marchés urbains d’Algérie ont-ils une âme ?

Les marchés urbains d’Algérie ont-ils une âme ?

arton82181-23e9f.jpgLes marchés sont l’âme d’une ville, dit-on. Au-delà de la fonction strictement économique, ceux d’Algérie respectent-ils la dimension culturelle, environnementale, urbanistique, voire esthétique que ces lieux sont censés représenter ? Assurément non, s’accorde-t-on à constater.

Qui peut visiter une ville sans faire un détour par son marché principal ? Si ce réflexe est quasi universel, c’est qu’en plus d’y faire ses emplettes, le visiteur y découvre une ambiance typique exhalant des senteurs particulières. C’est l’endroit idéal pour sentir le pouls d’une ville.

Qu’en est-il des marchés des villes algériennes, du moins ceux de la capitale ? Quelle impression laissent-ils chez quiconque s’y rend ?

Qu’il s’agisse du marché de Lâakiba (ex-Belcourt), de celui des Trois Horloges (Bab-El-Oued) ou encore d’El-Madania (ex-Salambier), le constat largement partagé est le même : il ne s’agit plus que de dépôts disgracieux de marchandises, souvent limitées aux légumes et fruits de saison et presque partout, des excroissances anarchiques imposées par l’informel, même si celui-ci est aujourd’hui énergiquement combattu par les autorités publiques.

Peu ou pas d’espaces sont dédiés à l’artisanat alors qu’ailleurs dans le monde, relève-t-on, des villes ont bâti leur renommée grâce à leurs marchés, à l’instar de celui d’Alep (Syrie), du Grand Bazar d’Istanbul (Turquie), de Djamâa El-Fena à Marrakech (Maroc) ou encore des souks de Tunisie.

« Si j’étais touriste étranger et que je voulais repartir chez moi avec des souvenirs, je devrais chercher ailleurs que dans les marchés tant le choix y est limité ou inexistant », se désole une cliente.

Le célèbre marché de « Djamâa Lihoud », re-baptisé Amar Ali, offre une bien triste photographie : l’anarchie, qui a profité et profite à l’informel, a pris le dessus et les récents travaux de rénovation n’ont pas arrangé les choses : plutôt que de se développer, ce site se dégrade. Plus de la moitié de ses occupants s’est reconvertie à l’informel.

« La toiture en tuiles construite du temps de la colonisation a été remplacée par des tôles en zinc : l’été, on suffoque et la marchandise est vite avariée (…) sans compter que cela fausse le décor initial », fulmine un locataire.

Si, sous d’autres cieux, des commerces sont souvent érigés aux alentours du marché de quartier, c’est parce qu’il représente un concentré d’animation, un point de chute incontournable et une attraction touristique de choix. On y trouve des produits d’artisanat et des articles du terroir (épices, tissus, articles de l’artisanat, etc.).

En Algérie, le « principe » est pour le moins ignoré. Dans la Basse Casbah, les échoppes d’artisanat ferment une à une autour de « Djamâa Lihoud ». Il suffit d’emprunter la ruelle menant de l’ex-rue de la Lyre vers la rue Abderrahmane Arbadji (ex-Marengo) pour constater les portes closes de certains locaux, alors que d’autres, jadis dédiés à des activités artisanales, servent, désormais, à écouler des produits plus « modernes », le plus souvent « made in ailleurs » mais de piètre qualité.

« Avant, dans cette seule rue, il y avait plus d’une centaine de boutiques, toutes spécialisées (dinanderie, épices, vannerie, bois, cuir…). A présent, leur nombre ne dépasse pas la vingtaine », déplore Ahmed, résidant de la rue Sidi Driss Hamidouche (ex-Casbah).

« Toute cette partie était occupée par des vendeurs de poissons, il n’en reste plus rien ! », ajoute-t-il avant de confier que s’il continue à vendre des épices, c’est uniquement par attachement à une activité héritée de père en fils.

Heureusement, des métiers résistent encore comme celui de la torréfaction, entretenu par la famille Khelifaoui, une « curiosité » pour les autochtones et les étrangers qui n’hésitent pas à immortaliser les lieux par une photo souvenir.

Cassure fatale dans les circuits traditionnels

Ce laisser-aller « n’a pas lieu d’être », regrette Abderrahmane Khelifa, historien et archéologue de formation, estimant qu’il est le résultat d’une « interruption réglementaire » des circuits traditionnels alimentant les marchés, entreprise pendant la période coloniale et que les pouvoirs publics n’ont pas cru bon de reconduire après l’indépendance.

« Ceci a conduit à la disparition progressive des centres historiques, comme la Casbah d’Alger, la Médina de Tlemcen, les vieux Ksour du Sud, les marchés hebdomadaires », explique-t-il.

« La déferlante du plastique et la +modernisation+ des outils » ont fait le reste et remplacent les objets traditionnels par de nouveaux, plus accessibles mais de bien moindre qualité », se désole cet historien.

Au Maroc à titre d’exemple, ajoute-t-il, l’Etat soutient le développement de l’artisanat en allant jusqu’à infliger des amendes aux cadres qui ne respectent pas l’habit traditionnel y compris lors de réunions officielles. Les Algériens, en visite en Tunisie, observent pourtant cet attachement au patrimoine.

« Comment voulez-vous que nos artisans continuent à produire si ce qui représente leur gagne-pain ne se vend pas ? Combien sont-ils à porter encore le burnous ou la babouche traditionnels en ville ? », s’interroge, dépité, l’historien.

A la lumière de ce constat, serait-ce donc accessoire d’aborder les aspects esthétiques, culturels des choses lorsque la survie de familles entières s’en trouve menacée ? D’aucuns se refusent, heureusement, à cette fatalité en défendant ces dimensions nécessaires à la sauvegarde de l’identité algérienne.