“Les contours d’une vie”, mémoires de Chadli Bendjedid, La vérité comme écho d’une voix

“Les contours d’une vie”, mémoires de Chadli Bendjedid, La vérité comme écho d’une voix

La publication par les éditions Casbah des Mémoires du président Chadli constitue un événement éditorial. Il souhaitait la parution pour le 1er Novembre. Le destin en a décidé autrement.

Le livre ne comporte pas de préface, mais des précisions pour répondre aux esprits malfaisants et aux rapporteurs de ragots de petite semaine, colportés de son vivant et qui ont porté atteinte à son passé. Le livre s’arrête en 1979. La suite est prévue pour mars de l’année prochaine.

Ph_1_Chadli_KH_471468485.jpgSon souhait “est que ces Mémoires me représentent auprès des gens comme j’ai toujours espéré qu’ils me connaissent et non sous le prisme déformant qui a été créé autour de ma personne”. La messe est dite. Suivez son regard.

D’entrée, le président se fait modeste et réduit son livre à un simple matériau pour les historiens qui auront la lourde mais noble mission d’écrire l’histoire de la Révolution en toute honnêteté et objectivité. Suivant une chronologie qui jalonne une vie, le livre s’ouvre sur un enfant algérien élevé dans une famille aisée pour l’époque, son apprentissage du militantisme et sa participation, dès les premiers moments, à la guerre de Libération nationale, contrairement à ce qui a été rapporté sur lui (issu de l’armée française). Sans animosité, ni acrimonie, il se raconte en remettant les pendules à l’heure et les gens à leurs places de médisants. La suite est plus intéressante quand il parle de sa relation avec Boumediene qui le tenait en estime contrairement aux autres compagnons du Conseil de la Révolution, sa rencontre avec le colonel Minouche, Che Guevara, Mao.

Le livre se lit d’une traite et nous livrons en exclusivité les bonnes feuilles en espérant que ce “matériau” de première main poussera les acteurs encore vivants à réagir et à suivre l’exemple de Chadli à raconter la Révolution, tenue jusqu’à présent secrète.

Ma rencontre avec Amirouche

Durant ma convalescence, je fis la rencontre du colonel Amirouche dans l’échoppe d’Ahmed Kebaïli à Souk Larba. Il était entré en Tunisie en novembre 1956 après avoir échoué dans sa tentative de remettre de l’ordre dans les Aurès. Je garde de lui l’image connue de tous : élancé, balèze, le regard pénétrant, emmitouflé dans sa kachabia bariolée et la tête couverte d’un chèche. Amirouche tenait fortement à l’unité des rangs au point qu’il n’eut de cesse de réconcilier les frères ennemis, aussi bien à la Wilaya I qu’en Tunisie. En 1959, alors qu’il se rendait dans ce pays pour faire le point sur la situation avec le gouvernement provisoire, il tomba en martyr avec le colonel Si El-Haouès au mont Tamer, dans des conditions mystérieuses.

Le sort a voulu que je sois celui qui allait découvrir — j’étais alors président de la République — que les corps d’Amirouche et de Si El-Haouès se trouvaient dans une cave du commandement général de la gendarmerie nationale. J’ordonnai alors, sans attendre, qu’ils soient inhumés au Carré des Martyrs à El-Alia.

Le Congrès de la Soummam

Nous fûmes surpris d’apprendre que le congrès s’était tenu en août dans la vallée de la Soummam, sans la participation de la Wilaya I après la mort de Mostefa Ben Boulaïd et l’assassinat de Chihani Bachir, et en l’absence des leaders historiques (Ahmed Ben Bella, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf et Mohamed Khider) pour des raisons inconnues. La région de Souk-Ahras fut exclue et les congressistes ne lurent pas le rapport que Bouglez leur avait soumis et qui avait dû être détruit ou tenu secret.

Le congrès maintint Souk-Ahras dans le giron de la 2e Région qui allait devenir la Wilaya II. Nous fûmes surpris aussi d’apprendre que des décisions importantes pour l’avenir de la Révolution et le devenir de la région de Souk-Ahras avaient été prises sans que le congrès ait pris la peine de connaître notre avis sur cette question. Même si, à la vérité, aucun de nous, dans la région de Souk-Ahras et El-Kala, ne niait l’importance des résolutions adoptées par le Congrès de la Soummam. Lors de nos réunions, Amara Bouglez contestait moins les décisions du congrès que l’exclusion, la marginalisation et la non-reconnaissance de Souk- Ahras en tant que wilaya. Il adoptait une position tactique, en ce sens qu’il voulait faire pression sur les responsables de la Révolution pour aboutir à un rêve longtemps caressé par les moudjahidine d’El-Kala et de Souk-Ahras : celui de voir leur région érigée en wilaya au même titre que les autres régions.

L’année qui vit le démantèlement de la base a été l’une des plus troubles et des plus agitées, à plus d’un titre. Ainsi, au niveau de la direction du CCE, les divergences entre ses membres allaient en s’aggravant et vont se répercuter négativement sur la combativité de l’ALN. Ces différends éclatèrent au grand jour après l’assassinat d’Abane Ramdane, à la fin de 1957. Au début, nous avons prêté foi à la version donnée par le journal El Moudjahid sur la présumée mort d’Abane au champ d’honneur, mais nous avons vite été désarçonnés en apprenant la vérité amère : ses compagnons d’armes l’avaient entraîné au Maroc pour l’assassiner.

Le choc fut terrible dans les rangs des moudjahidine. Amara Bouglez a dénoncé ce lâche assassinat d’un des symboles de la Révolution, malgré ses différends notoires avec Abane, dans une lettre très virulente adressée au CCE et décréta une journée de deuil et de protestation à la Base de l’Est.

Notre rencontre avec Krim Belkacem et Lakhdar Bentobal

Pendant ce temps, Krim Belkacem prit la décision d’écarter Ressaâ Mazouz du commandement de la zone 1, à cause de son lien de parenté avec Amara Bouglez et de déléguer Abdelkader Chabou, Mohamed Alleg et un jeune officier, répondant au nom de Sahraoui, à la région. Sur place, Chabou consultera les chefs de région, Haddad Abdennour, Kara Abdelkader et Bouterfa El-Fadhel, sur celui qui serait le mieux indiqué pour succéder à Mazouz ; tous lui donnèrent le nom de Chadli Bendjedid. C’est ainsi que je devins chef de la zone 1.

Le mouvement de redressement de juin 1965

Le mouvement de redressement révolutionnaire du 19 juin 1965 — que certains qualifient de coup d’État — était planifié, voire annoncé longtemps avant sa survenance. Il était de notoriété publique que la lune de miel entre le président Ahmed Ben Bella et son ministre de la Défense Houari Boumediene était finie et qu’on s’acheminait inexorablement vers le renversement de l’un ou l’éviction de l’autre. On dit que Ben Bella aurait présenté un jour son ministre de la Défense à un journaliste étranger en ces termes : “Voici l’homme qui complote contre moi !” À son tour, Boumediene m’avoua, en octobre 1963, qu’il en avait assez de Ben Bella et de sa manière de gérer les affaires publiques.

Il me dit que la relation entre eux deux s’était gravement dégradée. “La situation ne prête pas à l’optimisme”, me dit-il sur un ton qui confirmait ses doutes. Le froid entre les deux hommes était perceptible jusque dans les images que diffusaient les médias de l’époque, chacun d’eux paraissant contrarié, évitant de croiser l’autre comme si, entre les deux hommes, il y avait une inimitié réprimée ; ils avaient été réunis par la guerre et la politique et séparés par les aspirations et les appétits.

Ma rencontre avec Che Guevara

n Parmi les souvenirs que je garde encore en mémoire figure ma rencontre avec Ernesto Che Guevara. En juillet 1963, le Che effectua une visite en Algérie pour assister aux festivités du premier anniversaire de l’Indépendance. Il était arrivé la veille du 5 juillet pour une visite de quatre jours et il resta trois semaines ! Il visita l’Algérie ville par ville. Il se rendit en Kabylie, prit part au déminage des frontières ouest… Je le reçus à Constantine où il passa deux journées entières. Il était heureux de découvrir l’Algérie et se montra impressionné par sa nature et l’humilité de son peuple dont il admirait la lutte héroïque et la résistance face au colonialisme français. À l’époque, Che Guevara était affairé à constituer un front mondial uni contre l’impérialisme. Il considérait l’Algérie comme un pôle essentiel pour une telle initiative, et Ben Bella était partant.

Boumediene tel que je l’ai connu

J’ai fait la connaissance de Boumediene en février 1960. C’était l’époque où il commençait à émerger du lot après avoir rallié Ghardimaou en provenance de l’état-major de l’Ouest, suite aux décisions de la 3e session du Conseil national de la Révolution algérienne tenue à Tripoli. Après sa désignation à la tête de l’état-major général, nous allâmes le voir, Abderrahmane Bensalem, Zine Noubli et moi, en tant que chefs de zone à la Base de l’Est.

Notre démarche faisait suite aux changements opérés dans la structure de l’ALN et aux nouvelles missions qui lui étaient échues dans un contexte nouveau. Nous étions — je l’avoue — méfiants eu égard aux expériences que nous avions vécues avec de précédents dirigeants.

Cinquante ans se sont écoulés depuis et je le revois toujours comme au premier jour de notre rencontre. Il était mince et élancé. Il avait les cheveux roux, les joues creuses et les dents brunies par le tabac. Il fumait tellement qu’il allumait chaque cigarette au mégot de la précédente. Il était tel un ascète, mangeant peu et s’habillant modestement, au point qu’il était difficile de le distinguer au milieu de ses soldats. La sévérité et la solennité qui se lisaient sur son visage cachaient mal une grande timidité. Boumediene était introverti, taciturne et pudique. Il écoutait plus qu’il ne parlait et ne prenait jamais de décisions hâtives ; il veillait toujours à consulter ses collaborateurs et il n’a jamais été autoritaire comme certains le prétendent. Mais, dans le même temps, il était efficace et inflexible lorsque l’intérêt du pays était en jeu.

Dans sa vie de tous les jours, il était humble, ennemi du faste et de l’ostentation. Fidèle à ses principes d’humilité depuis le maquis jusqu’à sa mort, il ne s’est jamais laissé griser par ses fonctions de ministre de la Défense ou de chef de l’État. D’une façon générale, il prenait ses décisions après avoir étudié toutes les probabilités et en avoir anticipé les effets ; il laissait les choses mûrir. Mais une fois prises, ses décisions étaient irrévocables. C’était sa façon de gouverner.

Durant les derniers jours de sa vie, il me rendait visite au siège de la 2e Région militaire, à Oran, lorsqu’il se sentait déprimé. En général, ses visites étaient inopinées à tel point que le chef du protocole, Abdelmadjid Allahoum et Abdelaziz Bouteflika m’appelaient pour savoir s’il était avec moi. Je lui avais réservé une villa à Bousfer — l’ancienne résidence du commandant de la base de Mers El-Kébir. Je l’accompagnais moi-même dans ses virées à Oran et ses environs : c’est moi qui conduisais.

Je donnais instruction aux gardes du corps de rouler derrière nous sans attirer l’attention. Un jour, au moment où je m’arrêtais à un carrefour à Boutlélis, un garde-champêtre tomba des nues en nous voyant circuler seuls en voiture dans cette petite bourgade : “Boumediène et Chadli sous mes yeux !”, s’écria-t-il, abasourdi.

Je suis indigné d’entendre dire que j’aurais effacé les traces de l’ère Boumediene. Ceux qui tiennent de tels propos sont ceux qu’on appelle les barons du système à qui la situation a longtemps profité et une minorité de gauche qui a essayé de me faire chanter, sans y parvenir.

Dès que j’entamai les réformes, des voix fusèrent qui m’accusaient de vouloir définitivement tourner la page. Or, ce que j’ai entrepris, c’était la réforme d’un système qui était dans l’impasse et qui n’était pas imputable au seul chef de l’État.

Ce qui est plus étonnant encore, c’est que ces mêmes personnes qui m’accusent d’avoir voulu jeter Boumediene au rebut de l’histoire, sont ceux-là mêmes qui ont qualifié de “décennie noire” la période durant laquelle j’ai été président de la République.