Le film Zabana !provoque la colère des anciens condamnés à mort

mercredi 10 octobre 2012 à 9:11
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10102012.jpg«Nous sommes déçus et révoltés après avoir vu le film Zabana ! , de Saïd Ould Khelifa. Cette production dévalorise l’héroïsme de notre frère Zabana, en plus de contenir des contre-vérités historiques dans nombre de séquences. Mais d’où les auteurs ont-ils ramené de telles informations ?»

Mostefa Boudina, président de l’Association nationale des anciens condamnés à mort, rescapés de la guillotine, n’a pas assez de mots durs pour exprimer sa colère. Lui et ses compagnons ont organisé, hier, une conférence de presse au siège de l’association (31, rue Issaâd Hassani, Alger), pour dénoncer un film qui «atténue l’importance de la glorieuse histoire de notre victorieuse Révolution». Bien sûr, l’association, tout en dressant son réquisitoire, a évité soigneusement d’emboucher la trompette de l’héroïsme guerrier. La montée au créneau s’est voulue froide, lucide, basée sur des réserves et des arguments minutieusement énumérés, parfois détaillés. Ils savent très bien qu’il n’y a pas une histoire lisse, uniforme, et qu’il n’est pas facile de filmer l’histoire en toute loyauté et objectivité.

Aussi, le principal reproche des membres de l’association, c’est que «l’auteur du scénario et le réalisateur du film n’ont pas cru devoir se rapprocher des condamnés à mort et de leur association ni avant ni après la réalisation du film». Les principaux acteurs, encore vivants, n’ayant jamais été consultés pour recueillir leurs témoignages, le film Zabana ! pécherait par conséquent par «certaines erreurs, certaines omissions, certaines lacunes» préjudiciables à l’écriture de l’histoire. Parmi les nombreux détails occultés ou travestis par le traitement filmique ainsi dénoncé, les anciens condamnés à mort citent : l’itinéraire de Zabana, trop court et filmé superficiellement ; le nombre des tortionnaires trop inférieur à la réalité (20 personnes au moins, au lieu de 2) ; en réalité, le prisonnier ne garde pas sa tenue civile, il est menotté aux mains et entravé aux pieds ; les formes de torture, nombreuses, sont systématiques et accompagnées d’insultes ; le film montre un gardien sympathique ; l’imam fait réciter la Chahada au condamné, il ne lui fait pas faire la prière ; le couperet ne s’est arrêté qu’une fois et non deux ou trois fois ; l’exécution d’Ahmed Zabana est une décision du président français René Coty ; le film aurait dû montrer la dernière tâche du bourreau (et la plus horrible) lorsqu’il prend la tête du condamné et la présente au commissaire en disant «justice est faite», etc.

Les anciens condamnés à mort considèrent, dans cet ordre d’idées, que Abdelkader Ferradj, guillotiné le même jour, a été réduit au rôle de simple figurant. Une grande injustice que de gommer cet autre héros, estiment-ils. Le film Zabana ! serait-il donc passé par l’invention et la falsification ? Mostefa Boudina se garde de porter une telle accusation. «Les frères qui ont conçu et réalisé ce film ont certainement fait des recherches limitées. Je leur reproche seulement d’avoir négligé notre source, mais je les encourage dans leurs efforts pour faire mieux à l’avenir», se contente-t-il de dire. Selon lui, les trois ministères qui ont produit le film sont à féliciter (un budget qui a dépassé les 20 milliards), certes, mais le résultat est bien piètre ! «Un navet», corrige quelqu’un dans la salle. Et pourtant, le film figure à la 13e édition du Festival du film asiatique de Rome, il a même été retenu pour représenter l’Algérie à la 85e session des Oscars du cinéma aux Etats-Unis. Quoiqu’il en soit, il s’agit là d’un autre débat. Les anciens condamnés à mort présents au siège de l’association en avaient gros sur le cœur, en tout cas.

Ils se disent victimes de mépris et de marginalisation. La preuve, lors de la projection de ce film à la salle El-Mouggar, en avant-première, l’association n’a pas été invitée. «Je me suis alors invité tout seul. Dans la salle, il y avait surtout les officiels», ironise Mostefa Boudina. Mais pourquoi ? Ces acteurs de l’histoire, encore vivants, n’écrivent-ils pas leurs mémoires ? Parce que, souligne leur président, «les anciens condamnés à mort ont été les dindons de la farce» pendant des années (ils se faisaient truander par des «plumes faciles» qui recueillaient leurs témoignages et signaient ces livres par leur nom).

Quant à ceux qui ont écrit eux-mêmes leurs mémoires, ils n’ont bénéficié d’aucune prise en charge ni soutien éditorial. Comment alors, dans de telles conditions, s’acquitter de son devoir de mémoire et faire connaître notre histoire aux nouvelles générations ? Pis, la majorité des anciens condamnés à mort vivent encore aujourd’hui dans des conditions sociales déplorables. «Certains logent dans des baraques ou des hammams, avec des enfants adultes.

Nous n’avons que notre pension. Une vie de misère… Ce sont les faux moudjahidine qui ont eu plus que leur part. Les vrais, eux, sont marginalisés», témoigne un ancien condamné à mort. Pour revenir au film Zabana !, le président de l’association estime qu’il doit être revu et corrigé. «Nous demandons à ce que ce film soit refait. Zabana doit être montré comme un héros et non pas comme un terroriste», souligne-t-il.

Enfin, ajoute-t-il, «s’il y a des gens qui écrivent et font des films sur le dos des concernés, c’est-à-dire un fonds de commerce, nous leur demandons seulement qu’ils ne travestissent pas les faits». Par ailleurs, les anciens condamnés à mort ont lancé un appel à la presse nationale pour enquêter sur les conditions déplorables dans lesquelles ils vivent. De la hogra ! ont-ils déploré.

Hocine T.

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