Kabylie : 17e fête des olives d’Akbou

Kabylie : 17e fête des olives d’Akbou

2014-01-kabylie_571295764.jpg« Nous n’avons pas le cœur à la fête. Nous exposons nos produits pour exprimer nos problèmes. C’est un dernier SOS que nous lançons aux pouvoirs publics.

Avec les augmentations récurrentes des prix des intrants (énergie, engrais, main-d’œuvre, semences, phytothérapie, outillages, etc.), les maladies du verger jadis inconnues, la dictature de la bureaucratie d’Etat et l’impossible écoulement de notre huile d’olive, nous nous dirigeons droit vers la faillite ! Voilà dix-sept ans que nous célébrons annuellement notre attachement à l’olivier et à nos mythes arboricoles et nous sentons qu’on nous utilise comme un décor », affirme un fabricant d’huile résumant la détresse vécue par la paysannerie alors que se dessine l’adhésion du pays à l’Organisation mondiale du commerce.

La production de l’huile d’olive demeure loin des standards internationaux.

C’est dans un climat de morosité que s’est ouverte ce jeudi 23 janvier la dix septième versions de la Foire de l’olive qui durera trois jours. Les oléiculteurs côtoieront les autres métiers du monde agricole. Cette exposition de la précarité paysanne permettra néanmoins aux amoureux des saveurs du terroir de se faire plaisir dans un périple convivial. Ils effectueront un voyage visuel à travers les oliveraies de la Kabylie profonde représentées par leurs fruits, leurs huiles, les ustensiles artisanaux portant l’histoire millénaire de l’oléiculture.

Le langage muet des objets maladroitement exposés par les inconditionnels protecteurs de la spécificité culturelle locale racontera leur être et leur identité. Une quarantaine de paysans donne vie à cette fête de l’olive, la dix septième du genre. Ils apportent chacun son thème, son produit fétiche, ses couleurs, de la graine de caroube mordorée, au noyau grisâtre de l’olive, passant par le miel jaune pale et la gelée royale aux reflets dorés.

Des centaines de bouteilles d’huile de divers volumes forment sur les étals encombrés un camaïeu jaunâtre translucide où pétillent des reflets irisés d’un vert profond. Tout comme le vin, l’huile d’olive possède ses crus qui changent tous les ans. Rondes, ovales, oblongues ou pointues, les olives sont noires, roussâtres, vertes et rarement blanches. Elles donnent toutes des huiles différentes. Douces ou piquantes, fines ou opulentes, jade ou dorées, les huiles sont élégantes et innombrables.

Parfums et saveurs du terroir

Durant trois jours les paysans convient la population de la Soummam à une introspection de son âme kabyle. La témérité de nombreux jeunes qui se lancent dans l’activité agricole, armés de leur seule conviction, est une agréable surprise dans ce monde désenchanté. Plus surprenante encore est la ténacité de fellahs plus âgés persuadés que l’avenir de la Kabylie est dans l’oléiculture. Ali le dernier scourtinier, Rabah l’oléiculteur aux douze variétés, Salah, l’exportateur de graine de caroube, Khadidja, la femme qui conditionne le miel, Abdenour le producteur de l’huile à zéro degré d’acidité, Ameziane l’apiculteur au rucher ancestral, Smail le producteur de figues sèches, Mohand, le greffeur d’oléastres, nous ont fait voyager dans le dédale de leur expérience particulière, narrant leurs difficultés, leurs espérances. Des attentes réelles, par-delà, les regards exclusivement posés sur le patchwork de leurs produits exotiques et l’émerveillement suscité par leurs courageux itinéraires.

Une situation précaire

Après avoir été un acteur important sur le marché méditerranéen de l’huile d’olive durant la première moitié du XXe siècle (de 1910 à 1963), avec des professionnels maitrisant des places commerciales sur les marchés français et italiens entre autres, L’Algérie est actuellement le dernier pays du monde en production oléicole ! Très loin derrière nos voisins les Tunisiens et les Marocains où l’agriculture est une véritable préoccupation d’Etat. Avec près de 25 millions d’oliviers, dont la moitié est improductive, nous sommes loin des 50 millions d’arbres de la Tunisie, des 40 millions du Maroc, des 90 millions de la minuscule Grèce. Et sans aucune prétention de comparaison avec les 200 millions de l’Italie et les 300 millions de l’Espagne, les deux géants mondiaux de la production d’huile. Nos lecteurs doivent savoir que le verger oléicole algérien est situé historiquement en Kabylie pour la production d’huile d’olive et dans l’Oranie pour l’olive de table.

L’huile d’olive algérienne ne répond plus aux standards qualitatifs du marché international après avoir été l’une des meilleures au monde. La Kabylie est en somme la dernière oasis de l’oléiculture, d’où l’on pourrait imaginer une renaissance de l’activité, ailleurs la perte du savoir-faire a atteint l’extinction de la branche oléicole.

L’oléiculture victime des choix politiques industrialistes

Les causes de la mort du verger oléicole sont d’abord politiques puis économiques politiques, et enfin sociales et culturelles. La nationalisation du transport et de l’exportation de l’huile d’olive en 1964, fut un véritable coup d’arrêt à l’activité oléicole en Kabylie. Cette mesure coupa définitivement l’oléiculture nationale du marché mondial. Les paysans perdirent leur principale source de revenus, le marché intérieur ne pouvant absorber toute la production de la région qui était de loin supérieure à ce qu’elle est aujourd’hui.

Les choix économiques industrialistes de l’Etat jacobin dans les années soixante-dix ont stérilisé les énergies de l’agriculture en général et de l’oléiculture en particulier. L’exode rural qui s’en est suivi a emporté vers les villes tous les détenteurs de savoir-faire et de compétences manuelles et intellectuelles agricoles. La chaine de transmission du savoir a été interrompue durant près de 50 ans. Le résultat est dramatique, actuellement on ne trouve plus d’ouvriers dans l’oléiculture ni de tailleurs, ni de spécialistes de la greffe, de la plantation, ou de l’irrigation ! Plus dramatique encore est cette exclusion du monde de l’olivier des cycles de formation des centres CFPA et autres écoles d’agronomie de niveau universitaire. L’olivier est un simple arbre décoratif dans les programmes scolaires, nos écoliers citadins ne savent même pas d’où vient l’huile d’olive !

L’huile d’olive hors de prix ?

Le prix est le premier indicateur que le citoyen évoque à propos de l’huile d’olive. Il oscille entre 600 et 700 DA le litre alors que la campagne 2012-2013 n’est pas finie. Il est très élevé comparativement aux prix des autres matières grasses importées et mises sur le marché national.

C’est un paradoxe qui ne s’explique pas par la simple loi de l’offre et de la demande mais par de nombreux autres facteurs endogènes au monde de l’oléifaction (industrie de production d’huile) et ses rapports au monde de l’oléiculture (paysans producteurs l’olive). L’absence d’un marché de l’olive et d’un marché de l’huile d’olive visibles sur l’espace public régis par des rapports marchands ordinaires, offre et demande transparentes et exclusion de situation de monopole de branche, fait perdurer une opacité entretenue et une absence de lisibilité de la branche oléicole et de la circulation de ses principaux produits (Olive et huile) et la perte regrettable de leurs dérivés (Margines et grignons). On peut dire aujourd’hui que l’achat et la vente de l’olive et de l’huile d’olive obéissent à des lois informelles. Pour cette année la rareté de l’olive atteinte de graves maladies (mouche du Dacus et autres effets de la pollution atmosphérique) a provoqué une forte hausse du prix de l’huile déjà gonflé par les couts de production (notamment le prix de l’électricité et de l’eau).

Comment sortir de cet état de blocage ?

Cette région est réputée pour ses huiles depuis l’époque romaine. Plus près de nous, les distinctions sont nombreuses notamment celle du célèbre cru de Tablazt (Une ferme de Tazmalt) médaillé à l’Exposition universelle de Bruxelles de 1910. Le savoir-faire de ses oléifacteurs, des artisans virtuoses qui conduisent les antiques moulins à sang jusqu’aux techniciens modernistes manipulant les centrifugeuses les plus récentes, est un atout majeur dans cette ouverture problématique redoutée sur le marché mondial. L’huile d’olive est à la mode. Celle de Kabylie a la chance d’être entièrement biologique, produite sans engrais, sans pesticides.

Mais après un abandon d’un demi siècle, tout est à refaire en somme : protéger le patrimoine immatériel oléicole (Pressoirs anciens, Savoir-faire, rituels, calendrier agraire…) Créer un marché de l’olive, un marché de l’huile, programmer la formation en oléiculture dans les centres d’enseignement technique, relancer la recherche scientifique à l’université, relancer la récupération des dérivés de l’olive, étudier, les possibilités d’agir en amont sur la structure du prix. La mesure qui pourrait entrainer la renaissance de toute la branche est la levée des entraves étatiques à l’exportation de l’huile d’olive ! Le litre se négocie en Europe et aux USA à l’équivalent de 1500 à 2000 DA alors que sur le marché intérieur il plafonne à 700 DA. Ceci qui équivaudrait pour le paysan algérien à un confortable surplus qui lui permettra d’investir dans la qualité et le renouveau du verger vers sa renaissance. La clé est entre les mains des acteurs directs de cette branche et tant que l’Etat maintient les paysans hors du processus des décisions ou qu’il s’évertue à leurs imposer des représentants fantoches le blocage persistera.

R. O.