Qualifiée de «menace existentielle» par son propre directeur général, la crise gazière qui a frappé le groupe allemand VNG en 2022 a finalement conduit d’un tournant stratégique majeur. De plus, privé brutalement des livraisons russes, le premier distributeur de gaz d’Allemagne a recomposé son portefeuille d’approvisionnement en plaçant Sonatrach au rang de partenaire incontournable.
Depuis la fin 2024, le gaz algérien alimente officiellement le marché allemand via le gazoduc Transmed, et les deux groupes travaillent déjà sur l’étape suivante : l’hydrogène vert.
La suspension des livraisons de gaz russe a plongé VNG dans une situation critique sans précédent. D’ailleurs, Ulf Heitmüller, son PDG, l’a reconnu sans détour dans les colonnes du journal économique allemand Wirtschaft in Sachsen : son entreprise se trouvait alors face à un risque de survie. Pour y répondre, le groupe a engagé une refonte complète de sa stratégie d’approvisionnement.
«Afin de garantir un haut niveau de sécurité d’approvisionnement, nous diversifions constamment nos sources de gaz. Cette énergie provient principalement de Norvège et d’Algérie, et sous forme de GNL, par exemple, des États-Unis», a déclaré Heitmüller.
Une formulation qui place l’Algérie au même niveau que la Norvège, fournisseur historique de l’Europe du Nord.
C’est à la fin de l’année 2024 que Sonatrach a officiellement intégré le marché allemand à son portefeuille clients. Depuis, le gaz algérien transite par le gazoduc Transmed, qui relie l’Algérie à l’Italie avant d’alimenter les réseaux d’Europe centrale.
Les volumes exacts acheminés vers l’Allemagne ne sont pas précisés par le journal allemand. Cependant, la position de l’Algérie parmi les principaux fournisseurs de VNG par gazoduc est désormais établie. De plus, cette montée en puissance s’inscrit dans une dynamique plus large : l’Algérie s’est imposée en 2025 comme premier fournisseur de gaz de l’Espagne et de l’Italie. Elle consolide ainsi son rôle de pilier gazier du continent européen.
Le SoutH2 Corridor, vitrine du pari commun sur l’hydrogène vert
Au-delà des hydrocarbures, la coopération entre les deux groupes embrasse désormais la transition énergétique. Par ailleurs, Sonatrach et VNG travaillent donc conjointement sur plusieurs projets de production industrielle d’hydrogène vert en Algérie, avec pour objectif son exportation vers l’Europe.
Le cadre de cette ambition porte un nom : le projet SoutH2 Corridor. Cette infrastructure stratégique vise à acheminer jusqu’à 1,2 million de tonnes d’hydrogène renouvelable produit sur le sol algérien vers trois marchés européens cibles : l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne. Un corridor réutiliserait en partie les gazoducs existants. Cela réduirait ainsi les coûts d’infrastructure.
La place centrale de l’Algérie dans ce projet euro-méditerranéen d’hydrogène vert fait l’objet de réunions de coordination. Celles-ci réunissent les cinq pays concernés : Algérie, Tunisie, Italie, Autriche et Allemagne.
5 milliards d’euros : l’investissement de VNG pour façonner l’énergie de demain
Pour concrétiser ces ambitions, VNG a annoncé un plan d’investissement massif. Ainsi, cinq milliards d’euros seront mobilisés d’ici 2035, principalement fléchés vers le développement des infrastructures liées à l’hydrogène et au biogaz.
Heitmüller a été explicite sur les intentions du groupe : «Notre objectif est clair : nous voulons contribuer activement à façonner le système énergétique, en le rendant renouvelable, résilient et de plus en plus neutre en carbone. Une part importante de ces fonds restera en Allemagne de l’Est.» Cet engagement financier donne la mesure de la transformation que VNG entend piloter. L’Algérie sera le partenaire de production à l’amont.
Cette dynamique intervient dans un contexte où le virage stratégique algéro-allemand vers l’énergie verte s’accélère, avec l’implication croissante de groupes industriels allemands de premier plan. Siemens, Bosch et VNG figurent parmi les acteurs qui s’impliquent dans les domaines de l’efficacité énergétique. Ils interviennent aussi dans les solutions technologiques avancées sur le marché algérien.
Un partenariat sous surveillance réglementaire européenne
La trajectoire ascendante de cette coopération n’est pas sans obstacles. Toutefois, une nouvelle réglementation européenne sur les émissions de méthane, entrée en vigueur en 2026, fait peser une menace concrète sur les contrats gaziers à venir. VNG a lui-même alerté sur ce point en avril dernier. Il a averti qu’en l’état actuel du cadre réglementaire, de nouveaux contrats d’approvisionnement avec l’Algérie seraient difficiles à conclure.
L’Allemagne souhaite pourtant augmenter ses achats de gaz algérien. La ministre allemande de l’Économie, Katherina Reiche, a confirmé cet intérêt en soulignant les capacités algériennes à livrer des volumes supplémentaires. Par conséquent, Bruxelles se retrouve face à un arbitrage délicat : maintenir ses exigences environnementales ou préserver la sécurité d’approvisionnement du continent.
Les groupes énergétiques européens exercent une pression croissante pour que certaines mesures soient ajustées. L’issue de ce bras de fer réglementaire conditionnera en partie l’ampleur des volumes que Sonatrach pourra exporter vers l’Allemagne dans les années à venir.
