Plus que deux mois et demi nous séparent des élections législatives du 10 mai. Les partis en lice affûtent leurs arguments et mobilisent leurs troupes. Le mouvement de redressement, né il y a plus d’un an en opposition à l’actuel secrétaire général, prétend voler la vedette au vieux parti et rafler le maximum de sièges à la future Assemblée.
«Nos listes aux élections législatives du 10 mai l’emporteront sur celles de Belkhadem.» Optimiste, celui qui tient ces propos se défend toutefois de tout triomphalisme. Cela fait plus d’un an qu’il est sur la brèche et ne démord pas dans ses démêlés ou plutôt dans sa guerre ouverte avec l’actuel secrétaire général du parti FLN. Mohamed Séghir Kara est le numéro 2 d’un mouvement dissident de l’ex-parti unique, intitulé Mouvement de redressement et de l’authenticité dont le coordinateur national n’est autre qu’un dinosaure de ce même parti, en l’occurrence Salah Goudjil. Première tendance à exprimer son opposition à la gestion politique d’une direction issue d’un coup de force contre le précédent secrétaire général, Ali Benflis, elle aurait gagné en légitimité et en consistance à en croire ses animateurs. Malgré des initiatives secrètes ou rendues publiques visant à réconcilier les deux parties, la rupture est consommée, voire définitive. La proposition de sortie de crise faite récemment par Salah Goudjil, dans le cadre d’un directoire, si elle a été reçue avec intérêt dans l’autre camp, n’a néanmoins par été suivie d’effet. L’approche des élections législatives du 10 mai prochain a remis sur le tapis l’urgence d’une solution pour Belkhadem qui active dans les coulisses. Récemment il s’est rendu au siège du Sénat pour y rencontrer son vice-président Abderezak Bouhara qui lui est aussi opposé et réclame son départ de la direction du FLN, c’est-à-dire qu’il lui demande ni plus ni moins de démissionner. Connu pour sa modération, Bouhara avait transmis à la direction du FLN un mémorandum pour mettre fin à la crise au sein du vieux parti resté sans écho. Mieux, il n’a même pas été débattu au comité central. Bouhara décline l’offre de Belkhadem. Juste retour des choses, voilà que le même Belkhadem – pressé par l’échéance du 10 mai il est vrai – vient en personne solliciter Bouhara pour une médiation en vue de de la confection de listes communes avec le mouvement des redresseurs au cours d’un échange épique affirmant : «Ni eux ni nous ne sortirons vainqueurs de ce conflit.» Il lui répliqua alors : «Vous avez affaibli le parti bien avant cette crise.» Voilà de quoi apporter de l’eau au moulin des redresseurs lesquels disent avoir déjà terminé la confection de 43 listes «Ta’assil» nationales et une de l’émigration et se posent désormais comme alternative au «FLN officiel». Mais cette nouvelle démarche de Belkhadem intrigue. Certes, elle est motivée par la pression des événements, mais il reste que les supputations vont bon train.
Assailli de toutes parts
En effet, au plan interne, le parti FLN est assailli de toutes parts. Est-ce donc pour mieux occulter les autres dissidents apparus ces dernières semaines? Les démêlés de Belkhadem avec les postulants à la députation sont nombreux et graves. Il y a d’abord ceux qui préfèrent prendre les devants – une façon de faire pression – en se rapprochant des redresseurs faisant jouer l’image de leur statut de haut cadre en exercice. Il en est ainsi de Rachid Harroubia, Tayeb Louh ou Berbara Chikh, membre du comité central. Les redresseurs jubilent mais préfèrent rester sur leurs gardes : «Sont-ils en mission commandée ?» A Harraoubia, qui lorgnait une position de tête de liste à Alger, il est préféré Ziari, le président de l’Assemblée nationale, en dépit de sa contestation par quelques dizaines de militants devant le siège de la kasma de Bouzaréah. A l’évidence, les méthodes de la direction du FLN portent la marque de l’opacité quant à la confection des listes pour les prétendants à la députation. «C’est cela qui fait notre force», affirment les redresseurs qui mettent, à l’inverse, en avant le principe du choix démocratique par les militants de base. Mohamed Seghir Kara regorge d’anecdotes aussi croustillantes les unes que les autres, comme par exemple dans l’affaire de M’sila où Belkhadem, pour désamorcer la crise entre Rachid Benaïssa (actuel ministre de l’Agriculture) et Hassani, un riche entrepreneur de la région, crée deux mouhadhas, l’une au nord et l’autre au sud. Conclusion: «Non seulement Belkhadem a importé le slogan de Tourabi mais il a partitionné M’sila comme au Soudan.» Dans cette effervescence des préparatifs du prochain scrutin, les langues se délient, des accusations graves fusent : la cible ? Belkhadem encore et toujours ainsi que les amis dont il s’est entouré au bureau politique. L’on parle d’un certain Frikha, milliardaire, qui le «tient». Les détracteurs du secrétaire général du parti FLN sont de plus en plus nombreux à dénoncer les smasria de la politique qui déjà font bombance dans les restaurants huppés de la capitale, l’abandon du programme originel du FLN, la libéralisation sauvage de l’économie qui écrase les plus faibles, l’injustice au niveau de la cellule de base du parti, la kasma. «C’est pour tout cela que nous nous attendons à un report massif des voix FLN sur nos listes», explique-t-on dans les rangs de redresseurs. Pas de slogan pour le mouvement de redressement car «nous sommes respectueux de la loi et puis notre but n’est pas de créer un parti mais de remettre le train FLN sur les rails face aux déviations sur la base d’un triptique idéologique, politique et organique». Pour Mohamed Seghir Kara, «le lobby qui soutient Belkhadem veut que le FLN soit divisé pour mieux préserver leurs intérêts». Il se demande «dans quelle mesure Belkhadem ne fait pas lui-même partie de cette conspiration ». Virulent, il ne manque pas d’arguments pour descendre en flammes son ennemi juré : «Les 3 500 candidats dont il se prévaut ne sont pas un signe de popularité du parti, tout ce qui les intéressent ce sont les 400 000 DA et les autres avantages liés au poste de député.»
Les ravages du lobby de l’argent
Il est vrai que de nombreuses voix s’élèvent quant au rôle de l’argent dans le fonctionnement du FLN d’aujourd’hui par la grâce encore une fois de son actuel secrétaire général qui l’introduit dans les mœurs au comité central sous le phénomène de chkara. Cependant, le mouvement de redressement et de l’authenticité ne saurait être l’arbre qui cache la forêt de la contestation au sein du parti FLN. Ce serait trop commode pour Belkhadem. Il est aujourd’hui grandement interpellé par les risques de désintrégration de son parti. Qu’on en juge : pas moins de 6 tendances ruent dans les brancards. Toutes ont pour point commun l’appel au départ de l’actuel secrétaire général qui fait la sourde oreille aux arguments des uns et des autres, et fait la politique de l’autruche devant l’hémorragie continue dans ses rangs. Outre les redresseurs menés par Salah Goudjil, le tandem Bouhara-Boukhari, citons le «mouvement de l’éveil national » (Sahwa) dirigé par un certain Djamel Saâdi qui prétend vouloir «purifier les rangs du FLN des opportunistes». Un pur produit des arcanes du FLN en la personne de Abdelaziz Belaïd qui vient de créer son parti à lui, le Front de l’avenir. Il y aussi Chemeddine Boudjedra longtemps utilisé par Belhakadem, dit-on, et qui n’apprécie guère d’être jeté comme un citron pressé. Il ne faut pas oublier les légalistes restés fidèles à Ali Benflis. Cette rébellion, qui se pose en rangs dispersés portant le sceau de la frustration aux motivations diverses, ne semble pas pour autant inquiéter le chef contesté du vieux parti. A se demander de quelle «baraka» il se prévaut pour résister à tout ce beau monde ! N’étant pas seul sur la scène politique face à l’imminence des législatives, il est soupçonné d’être tenté de tirer le diable par la queue, à savoir jouer une alliance avec les islamistes dont il serait le chef et à long terme briguer un mandant présidentiel en 2014. Cette idée a été vite éventée, c’est pourquoi il a fait récemment son mea-culpa arguant qu’il ne les crédite que de 35% des suffrages. Mais bon, il ne faut pas être dupe, car ceci n’excluant pas cela.
Le rêve les yeux ouverts des islamistes
D’autre part, c’est sans compter sur les ambitions démesurées des chefs islamistes, en l’occurrence les Djaballah, Aboudjerra Soltani et autre Menasra, sourcilleux quant aux privilèges d’être enfin au plus haut niveau de la pyramide sociale et leurs ambitions de leadership islamique. Divisé, miné par son désir d’hégémonie, le chapelet de partis islamistes, du plus radical (Djaballah) au plus timoré (Aboudjerra), rêve en plein jour. Le «Printemps arabe» est une belle partition musicale pour des lendemains qui chantent. Et puis cela va dans le sens des calculs des grands de ce monde (Etats- Unis-Europe) pour un Maghreb islamique débarrassé de toute contestation, stabilisé pour leurs intérêts actuels ou à venir. Les jeux sont loin d’être aussi simples. La grande inconnue reste l’électorat dont on ne semble pas beaucoup se soucier car vue traditionnellement comme une masse à disposition que l’on mobilise au gré des circonstances. C’est vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué ! Après la chape de plomb de la dictature, Tunisie, Égypte, Libye s’inscrivent dans une évolution négative pour tous ceux qui rêvent d’un avenir meilleur. Le chaos apparent donne de plus en plus à ces pays des contours d’épouvantail, des aspects repoussants. Pour conjurer donc le risque de la répétition du scénario catastrophique des législatives de 1991, le pouvoir lâche, lâche du lest. Les agréments de nouveaux partis sont allègrement délivrés et jouent ainsi une carte par leur surnombre face aux islamistes. Le FLN ne peut pas oublier la débâcle qui l’a précipité dans l’abîme. Belkhadem a-t-il conscience aujourd’hui du risque qu’il fait courir au FLN en se mettant à dos une opposition de plus en plus large. Après Octobre 1988 qui a mis fin à sa prééminence en tant que parti unique et aux victoires électorales gagnées à l’avance, le FLN version Belkhadem démentira- t-il tous ses détracteurs à la faveur du scrutin du 10 mai ? En l’absence de sondages, il se prévaut néanmoins de 40% des voix, soit 144 sièges dans la future Assemblée qui en comptera 462 ! Moment crucial pour celui qui aura choisi la force de l’argent à l’engagement des humbles militants et d’avoir fait liguer contre lui tous les mécontents. En cas de défaite, comme le prédisent les redresseurs, sera-t-il alors le fossoyeur de l’ex-parti unique. En cas d’échec, lui-même déclare quitter son poste. La porte ouverte à un congrès extraordinaire du FLN après les élections ? Les deux tendances fortes le revendiquent.
B. T.
