FagorBrandt : l’homme derrière Cevital

FagorBrandt : l’homme derrière Cevital

rebrab-2573180-jpg_2213416.JPGParti pour reprendre FagorBrandt, Issad Rebrab est la première fortune d’Algérie. Il est également le président de Cevital.C’est un moment privilégié que vient de vivre Issad Rebrab avec la décision prise ce vendredi 11 avril par le tribunal de commerce espagnol de San Sebastian de répondre favorablement à son exigence d’acquérir les marques de FagorBrandt, à savoir Brandt, Vedette, Sauter, De Dietrich… L’accord de rachat à 25 millions d’euros conclu par Cevital avec Fagor, d’abord rejeté le 14 mars par le tribunal basque qui demandait 35 millions, a donc finalement été accepté. Voilà qui va lui permettre, après le rachat d’Oxxo, fabricant de fenêtres en PVC installé en Saône-et-Loire, de mettre la main sur FagorBrandt dont il envisage de garder 1 200 salariés sur 1 800 en France, 300 en Espagne et 350 en Pologne. Même si du côté d’Aizenay et de La Roche-sur-Yon, en Vendée, dans l’ouest de la France, seuls quelque 220 postes pourront être sauvés sur un total qui fait exactement le double, Issad Rebrab croit dur comme fer qu’il peut « durablement sauver des emplois en France », et mieux « en créer en Algérie ». Comme il le confiait récemment au Point, l’objectif « est de relocaliser les sites chinois et polonais en France ». Et d’ajouter : « Nous sommes plus compétitifs qu’eux. »

Issad Rebrab est le 8e Africain le plus riche

C’est que l’homme a de l’ambition dans les marchés de l’Hexagone. Il y est déjà implanté à travers Délice Mondial, une entreprise créée en 1995 et spécialisée dans la charcuterie hallal, marché sur lequel elle est le 3e acteur en France. Une 3e place ? Peu pour celui qui est à la tête de Cevital, créée en 1998, le 1er groupe privé en Algérie, avec un chiffre d’affaires de 2,6 milliards d’euros en 2013 pour un effectif de l’ordre de 13 000 employés à travers 25 filiales réparties un peu partout dans le monde. Signe de son statut d’empereur économique, il occupe la 8e place dans l’enquête diligentée en 2013 par le magazine Forbes sur les « 50 Africains les plus riches ». Sa fortune est estimée à 3,2 milliards de dollars.

Son ancrage kabyle est tout aussi fort que son ouverture

Qu’il est loin le temps où, né à Béni-Douala, une ville de 10 000 habitants près de Tizi Ouzou, il évoluait dans une famille modeste. À 70 ans, il reste très attaché à son terroir sans jouer sur la corde régionaliste. Grand supporteur de la Jeunesse sportive de Kabylie (JSK), il en est également un soutien et un bienfaiteur. Ne dit-il pas, cité par le quotidien Ouest-France, qu’il a toujours été un supporteur de la JSK, qu’il est un véritable Kabyle de Taguemount Azzouz « fier de (son) village, de (sa) région et de (ses) origines ». Il faut dire que l’histoire de sa famille flirte régulièrement avec celle de sa région, d’abord, de son pays ensuite. Beni-Douala, par exemple, son village natal est devenu un lieu de pèlerinage depuis que le chanteur kabyle Lounès Matoub a été assassiné en 1998. Il était natif de la région. Sur le front de l’indépendance, son père a été incarcéré dans les années 30, parce que partisan de l’indépendance. Quant à son frère aîné, Amar, membre de l’Armée de libération nationale (ALN), il a disparu sans qu’on ait retrouvé son corps jusqu’à aujourd’hui. « Un vrai traumatisme familial », témoigne Taïeb Hafsi, auteur d’une biographie d’Issad Rebrab. Est-ce à partir de tels faits marquants qu’il a puisé sa capacité à aller au front économique et à se battre ? En tout cas, il l’aura fait avec succès et humanité, d’où ce témoignage d’Ouad Aït-Menguenet, le maire de Tizi Ouzou. « Ses employés ne disent que du bien de lui », dit-il, alimentant l’image de patron social d’Issad Rebrab.

Un parcours fait d’audace et de sens des opportunités

Avant d’en arriver là, ce septuagénaire aux yeux bleu azur a fréquenté l’École normale d’enseignement professionnel qui lui a permis d’enseigner la comptabilité et le droit commercial avant de se lancer, en 1968, dans une carrière d’expert-comptable en ouvrant son cabinet à Sétif. Le tournant a lieu au début des années 70 quand un de ses clients lui propose de prendre des parts dans sa société de construction métallique. « J’ai misé 27 000 dinars (environ 300 euros) pour 20 % du capital », confie-t-il au Point. Maestro de la diversification, Issad Rebrab se lance dans la production de grillage, de tubes en acier, dans des activités sidérurgiques. Tout va bien pour ses affaires quand, en 1995, trois de ses unités industrielles sont sabotées. « Cela nous a coûté environ 1,1 milliard de dinars », ajoute-t-il. Sa vie menacée, il quitte l’Algérie pour la France. Pas pour très longtemps mais suffisamment pour nourrir le projet de Cevital en investissant dès 1998 dans les domaines du sucre et de l’huile. Deux produits vitaux qui, semble-t-il, selon une certaine légende, ont justifié le nom du groupe avec un clin d’oeil pour le groupe de mots « c’est vital ». Il faut dire que la guerre civile avait achevé de déstabiliser tous les circuits. Quoi qu’il en soit, Cevital marche bien, très bien même. « Depuis sa création, nous avons connu une croissance à deux chiffres », dit-il au Point. Lucide, il ajoute : « Mais nous sommes encore petits sur le marché mondial. » Un jugement qu’il ne cesse de vouloir dépasser lui qui ambitionne de voir son groupe « dépasser 25 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025 ».

Les autorités ne lui sont pas spécialement acquises

Il a raison d’y croire lui qui est premier presque partout avec son groupe touche-à-tout. D’abord, dans l’ADN même de Cevital, dans l’agroalimentaire. En Algérie, il représente 65 % du marché du sucre et 80 % de celui de l’huile de table. Ensuite, la métallurgie, le domaine historique d’activité du patron qu’est Issad Rebrab. S’ensuit un nombre impressionnant de secteurs : la distribution automobile pour laquelle Cevital est le représentant exclusif de Hyundai, la téléphonie mobile, la banque avec une participation à la Rayan Bank, le transport maritime, l’électroménager avec la fabrication de produits Samsung à l’usine de Sétif, le verre plat, la production d’électricité et même la presse avec le quotidien Liberté, le journal où officie l’impertinent caricaturiste Dilem. La preuve, si besoin en est, de l’éclectisme de l’homme d’affaires algérien mais aussi de sa capacité à se brancher sur les réseaux de la mondialisation. Une telle boulimie de business pourrait faire penser que les autorités lui sont acquises. Bien au contraire, il semble, selon Le Point, qu’il n’en soit rien. Deux illustrations : le fait que sa candidature pour construire l’usine sidérurgique de Jijel n’ait pas été retenue, au profit de Qataris, et le blocage du rachat par Cevital de Michelin Algérie.

À ses yeux, la solution contre le chômage des jeunes, c’est l’entreprise

Porté par son analyse prospective de la situation économique et sociale de l’Algérie, il reste persuadé que parmi les solutions à anticiper pour tous les jeunes Algériens, il y a en premier lieu l’entreprise. Et d’expliquer qu' »à l’horizon 2020, il y aura 10 millions de nouveaux demandeurs d’emploi en Algérie. Pour répondre à cet afflux, il faudrait créer 1 million d’emplois par an dans notre pays. Et avec 50 millions d’habitants en 2050, on ne pourra plus dépendre que de l’exportation de nos hydrocarbures. » Un scénario qu’il ne voudrait pas voir se dessiner et qu’il se désole à prévenir en critiquant ouvertement les autorités : « Avec des visionnaires à la tête de l’État, nous pourrions créer des milliers d’emplois. Nous avons plusieurs projets dans nos cartons qui sont bloqués en raison de l’inertie bureaucratique. » Et de poursuivre très contrarié, cité par Le Point : « L’Algérie est le seul pays au monde où l’on doit demander l’autorisation pour créer des emplois et de la richesse ! »

En attendant, il ne veut pas se laisser bloquer par le système dans sa volonté de nouer des partenariats ou d’effectuer des achats sur l’international. La question n’est pas anodine, car, pour tout investissement dont le montant excède 15 millions d’euros, la Banque d’Algérie doit donner son autorisation… qu’elle ne donnerait jamais. « Je peux me passer de l’autorisation de la banque pour acheter une entreprise à l’étranger », dit Issad Rebrab. Et il semble que c’est ce qu’il a fait pour s’engager dans le rachat de FagorBrandt. Selon Le Point, pas moins de 1,7 milliard de fonds propres ont dû être mobilisés par Issad Rebrab pour le rachat d’entreprises en difficulté hors d’Algérie.

Quoi qu’il en soit, que ce soit en Algérie ou pas, la question des emplois est posée à Issad Rebrab. En France, elle se pose en Vendée, plus précisément sur les sites de FagorBrandt d’Aizenay et de La Roche-sur-Yon que Cevital n’aurait pas envisagé de prendre dans ses filets. Conséquence : la perte de quelque 220 emplois qui pourraient être gardés si deux projets complémentaires, l’un porté par Variance Technologies et l’autre par S20 industries, étaient soutenus. Détail croustillant : Tizi Ouzou, ville natale d’Issad Rebrab, est jumelée avec La Roche-sur-Yon. Selon Tarek Tarrouche en charge des relations internationales, un accord de coopération sur des opérations économiques existe bel et bien entre les deux villes. De plus, cité par Ouest-France, l’élu de La Roche-sur-Yon entend informer Issad Rebrab qu’en d’autres temps la ville vendéenne avait envoyé des livres et des médicaments dans le cadre d’échanges entre jeunes. Mieux, lors des émeutes de 2001, elle a même soigné des blessés au centre hospitalier départemental. De quoi réveiller la fibre sociale d’Issad Rebrab, homme de réseau, grand connaisseur de l’Hexagone, que d’aucuns qualifient d' »homme transparent, sérieux et crédible ». Va-t-il pouvoir sauver les emplois menacés sur la totalité du dossier FagorBrandt ? La question est en suspens. Wait and see.