Emigrés d’Algérie: l’heure du retour au bled a sonné

Emigrés d’Algérie: l’heure du retour au bled a sonné

emigres.jpgDes immigrés algériens veulent contribuer au développement de leur pays d’origine.

Simple mouvement encore balbutiant ou véritable tendance de fond? Depuis quelques mois, même quelques années, et de façon plus prégnante, depuis le début de la crise économique en Europe, les Algériens émigrés sont de plus en plus nombreux à effectuer le «voyage retour».

Difficile de faire le portrait-robot de ce «migrant à l’envers», dont le départ, volontaire, n’apparaît le plus souvent pas dans les statistiques. Le ministère de l’Intérieur français comptabilise, avant tout, les retours aidés et les expulsions.

Néanmoins, le baromètre annuel du ministère «Immigration et présence étrangère en France» donne quelques indications sur ce migrant: beaucoup d’hommes retraités et, fait nouveau, depuis quelques années, des jeunes, autant d’hommes que de femmes, entre 15 et 29 ans.

Des jeunes veulent contribuer au développement de leur pays

Dans cette dernière catégorie, les exemples s’accumulent.Ces jeunes gens sont nombreux à ressentir un profond désir à contribuer au développement de leur pays. Et à être conscients des opportunités qui s’y dessinent de plus en plus clairement. A l’image de Meriem Benziane, de retour à Alger, après un mastère spécialisé en entrepreneuriat de l’école supérieure de commerce de Toulouse.

«En termes de création d’entreprise, l’Algérie possède un fort potentiel, c’est un marché jeune, il y a tout à construire», s’enthousiasme la jeune femme, qui témoigne par ailleurs du gel des embauches, en France.

Dans la capitale algérienne, Meriem a obtenu, il y a deux ans et demi, un poste de chef de produit dans la filière locale d’une grande multinationale:

«C’est le boulot que je voulais, avec un salaire très motivant. J’ai pu m’épanouir professionnellement, ce que je n’aurais sûrement pas pu faire en France, et développer une marque sur le marché algérien. Aucun regret d’avoir quitté la France.»

Le retour au pays comme plan anti-crise?

Chômage, racisme, augmentation du coût de la vie, difficulté à obtenir ses papiers… autant de facteurs qui pourraient évidemment faire croire à un retour forcé. Selma H, partie en France en 2007 pour un master en biologie moléculaire à l’université de Jussieu, témoigne des effets de la crise:

«Les prix flambaient de jour en jour, je mentais à mes amis pour ne pas sortir, parce que mon budget était trop serré. Le loyer augmentait presque tous les mois, il fallait faire attention à tout, je me surveillais constamment, ce n’était plus du tout vivable…»

Sa mésaventure avec une grosse entreprise pharmaceutique a achevé son projet d’installation en France, où elle s’est mariée, en 2010, à un compatriote installé dans l’Hexagone depuis dix ans. Fin 2010, la jeune diplômée  est sur le point de décrocher un CDI chez Quintiles. Mais lors du dernier entretien avec la responsable des ressources humaines, elle voit le visage de celle-ci changer lorsqu’elle apprend sa nationalité.

La jeune femme pense être tranquille: son changement de statut (d’étudiant à actif, la fameuse circulaire que le ministre de l’Intérieur d’alors, Claude Guéant, transmet à tous les préfets, en leur demandant de durcir son application, Ndlr), qu’elle a engagé six mois plus tôt, n’est plus nécessaire puisqu’elle est mariée en France.

Mais la responsable des ressources humaines n’y entend rien et l’accuse de «malhonnêteté». Pas d’embauche pour Selma, sous le choc.

Dans le même temps, Clinicagroup, société de recherche clinique agréée par le ministère de la Santé algérien, la contacte. Son patron, un ancien directeur de Pfizer, l’a créée en 2007. Sentant la tendance du retour au pays d’Algériens surdiplômés, Clinicagroup recrute beaucoup parmi eux. Selma n’hésite pas une seconde.

Elle est rentrée en Algérie il y a trois mois. A 27 ans, elle est aujourd’hui chef de projet des études cliniques chez Clinicagroup… et la France ne lui manque pas du tout.

«L’Algérie, je l’aime, comme j’aime la France»

Le choix de Selma, pas tout à fait volontaire à l’origine, est devenu positif devant l’opportunité qui s’est offerte à elle. Pour Kamel Haddar, consultant pour de grandes entreprises internationales, spécialisé dans les secteurs des télécoms, des médias et de l’énergie, c’est le désir de développer un secteur spécifique en Algérie qui a motivé son choix de retour.

Né en France, le trentenaire, dans la lignée d’une forme d’Affirmative action (il se réfère souvent à l’émancipation des Afro-Américains), se positionne comme acteur du développement de son pays et de ses talents à travers l’association Atlas (Algerians talents et leaders association).

Il a racheté, il y a quelques mois le site d’informations Algérie-Focus et met le paquet pour développer l’équipe et former des journalistes mieux qualifiés.

«Dans un monde occidental en crise, le Maghreb, et l’Algérie en particulier, me semble un pari à prendre, s’enthousiasme-t-il. L’Algérie est mon pays d’origine, je l’aime comme j’aime la France. Le climat des affaires reste difficile mais progresse. Les pionniers seront les grands vainqueurs.»

Pour Yacine Bouaziz, le retour au pays a aussi été synonyme de développement d’un secteur encore désorganisé, en l’occurrence le cinéma. Le jeune homme explique pourquoi il est rentré au pays:

«Cela me semblait impossible de me faire une place dans le cinéma en France. Le septième art vit une crise considérable en Europe puisque tout a été fait

En Algérie, en revanche, dans le cinéma, tout n’a pas été fait, loin de là. Yacine y crée en janvier 2010 Thala Prod, boîte de production cinéma et musique, à l’origine notamment de l’enthousiasmant projet Alger Demain, série de huit courts-métrages de jeunes réalisateurs algériens vus depuis dans de nombreux festivals.

Par amour du pays…

Après avoir terminé ses études en France, Kahina a aussi pris le chemin du retour. D’une part, «pour faire valoir mes compétences là où l’on en avait le plus besoin, pour ne pas perdre ma légitimité en pleurant le sort du pays qui est le mien»… et aussi pour sa famille, et pour tous ces petits riens qui font son pays et qu’elle voulait retrouver: 

«Le sens de l’humour, la chaleur, les barbus, les piqûres de moustiques (à Paris il n’y a pas de moustiques), les odeurs de jasmin, de musc et d’aisselles transpirantes ventilées au Malizia, pour les policiers, les receveurs, pour le pain amélioré, Souhila el Hachemi (journaliste sur la radio Alger chaîne 3, ndlr) le matin dans les bouchons, les demi-journées à la CNAS (caisse nationale d’assurance sociale), la poste, la mairie et « les revenez demain »… »

Kahina, fort caractère, a travaillé plusieurs années pour une société pétrolière implantée en Algérie, un milieu d’hommes où elle a su s’imposer. Elle vient de signer un contrat chez Alstom et le dit haut et fort:

«Il n’y a pas de beaux discours de patriotisme et blablablabla, tout le monde ne rêve pas forcément de déménager. Je suis rentrée tout simplement parce que je ne voyais pas ma vie ailleurs, ça semble tout bête, mais ailleurs ce n’est pas chez soi, et chez soi, aussi rageant que cela puisse être, ça reste chez soi».

Louisa Benzaken