Albert Camus : une histoire de malentendus

lundi 28 décembre 2009 à 10:47
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arton146839-e0131-01c85.jpgLe journal algérien « El Watan » a consacré, dans son édition du vendredi 25 décembre, une page spéciale à Albert Camus.

Les deux journalistes Adlène Meddi et Ahmed Tazir ont commencé d’abord par une petite virée au quartier de Belcourt qui a vu grandir Camus. Là, ils ont questionné les habitants du quartier ou des passants qui flânaient sur l’avenue Belouizdad. Mais, oh ! Surprise ! Personne n’avait entendu parler de Camus.

L’image de Camus, jeune étudiant à la fac d’Alger ou gardien de but au Racing d’Alger, s’est, au fil du temps, effacée de la mémoire des plus vieux. Quant aux plus jeunes, ils ne lisent pas. Alors …

Camus ?
Ça ne leur dit vraiment rien. Acteur, chanteur de Rock ‘n roll ou danseur d’opéra ? Personne n’était en mesure de dire qui était cet homme. Nul n’était en mesure de prononcer ne serait-ce que ces quelques syllabes « é cri vain ».

A dire que la seule préoccupation de nos jeunes aujourd’hui c’est le pain quotidien et rien que le pain quotidien. La nourriture de l’esprit, on s’en fout éperdument ! La culture, la littérature, le prix Nobel, tout cela n’intéresse pas grand monde. A Belcourt ou ailleurs. Mais, peut-on les blâmer pour ça tout en sachant que ceci est le résultat d’une école sinistrée ? D’un système éducatif qui n’en finit pas avec ses réformes.

En fait, personnellement, je ne blâme pas ces jeunes-là.
S’ils ne connaissent pas Camus c’est parce qu’à l’école on ne leur a pas enseigné Camus mais plutôt des poètes de la période préislamique tels que…non, honnêtement, pour ces deux-là, Abou Nouas et El Mutanabbi, j’hésite moi-même à les classer dans une époque précise. Appartiennent-ils vraiment à la période ante islamique comme je viens de le dire ?

A l’époque fatimide ? Ou Abbaside ?
A dire vrai, je n’en sais rien, j’ai oublié, et je n’ai pas envie de me ré encombrer encore l’esprit avec ces deux lascars de la poésie arabe à cause desquels je n’ai eu que de mauvaises notes en langue arabe lorsque j’étais lycéen. Tenez, en citant ce dernier, il m’est subitement venu à l’esprit une vieille anecdote. Un jour, le prof d’arabe a interrogé l’un des cancres de notre classe. La question portait justement sur Abou Ettayeb El Mutanabbi. « Jeune homme, lui dit-il, parle-moi d’El Mutanabbi ».

Visiblement, l’élève n’avait pas préparé son cours.
Alors, après un petit instant d’hésitation, il lâcha : « Cheikh, oualah, ana douman’t mâah bach netkalmlek âalih ! » (1) Et, comme on s’y attendait, le zéro s’était imposé de lui-même. L’élève avait sportivement et flegmatiquement accepté sa note.

Il faut dire que parmi les gens interrogés, seul celui qui occupe actuellement le petit appartement de deux pièces situé au 124 de l’avenue Belouizdad (là où créchait misérablement Albert pendant sa jeunesse) a pu répondre plus ou moins correctement à la question.

Et ceci pour une raison simple : il est souvent sollicité par des étrangers qui viennent se rendre compte par eux-mêmes des conditions dans lesquelles vivait « l’homme révolté ». Forcément donc, on lui susurrait quelques bribes d’information concernant le personnage et son œuvre.

Il est vrai qu’à cette époque, les « Arabes » habitaient sur les hauteurs de Belcourt, à Laakiba, et ne côtoyaient pas assez les « Roumis ». Même pas ceux de condition sociale modeste. Un mur psychologique séparait les deux communautés. Et, rares étaient les algériens de « souche » (pour utiliser un mot en vogue actuellement en France) qui fréquentaient les bancs du lycée Bugeaud ou de la fac d’Alger où Camus avait fait ses études. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que Camus a quitté l’Algérie bien avant le déclenchement de la guerre d’Algérie.

Dans le quartier, rien n’a changé depuis cette époque.
Les escaliers qui mènent à l’appartement sont toujours mal ou pas éclairés. « La rampe existe toujours. Les cafards aussi. » Dans ce quartier, l’Histoire semble s’être arrêté. Aux années de l’époque coloniale. Le seul changement dans le décor c’est le teint basané et les cheveux frisés des occupants du quartier. Et c’est mieux qu’il en soit ainsi.

Reste à espérer que les pouvoirs publics prendront le plus tôt possible l’initiative de transformer cet appartement en une sorte de musée que les fans de Camus, ceux qui veulent en faire une icône algérienne, viendront visiter de temps à autre. Car, aucun doute là-dessus, la « Panthéonisation » de Camus va donner un coup de fouet au tourisme culturel dans ce quartier d’Alger.

Déçus peut-être de n’avoir pas pu étancher leur soif en matière de Camus, et ce dans le quartier même où celui-ci avait vécu, nos deux journalistes se sont ensuite retournés vers des hommes qui ont un rapport certain avec le livre et donc avec la littérature. Mais, là aussi les avis sont partagés. Si pour le premier, libraire de son état, Camus n’est rien d’autre qu’un « écrivain français d’Algérie », pour le second (Sofiane HADJADJ), éditeur, « Camus fait partie du patrimoine littéraire algérien ». C’est ainsi que je le vois personnellement.

Mais, le must du must de cette page spéciale « Albert Camus » reste l’interview de José Lenzini qui est, selon les journalistes, l’un des spécialistes d’Albert Camus. Alors, écoutons-le : « Les Algériens attendaient, sans doute, de Camus qu’il soit aux côtés des révolutionnaires qui, à partir de novembre 1954, luttèrent pour l’indépendance. Deux raisons au moins faisaient qu’il ne pouvait se joindre à eux…

D’abord, il ne croyait pas à la possibilité des différentes communautés de se retrouver dans l’harmonie d’une indépendance, qui lui paraissait vouée à de grosses contradictions du fait de son « usurpation » par le FLN. Camus croyait plus à une fédération, qui aurait une autonomie avec la France et qui pourrait s’en détacher progressivement. En cela, il se sentait beaucoup plus proche des thèses de Messali Hadj dont il fut proche, entre 1935 et 1937, alors qu’il militait au PCA.

Il quitta le parti estimant que le PCF était beaucoup trop en retrait par rapport aux aspirations des Algériens, celles d’une réelle égalité des droits. Il trouvait indécent que le projet Violette -qui d’ailleurs n’arriva pas au Parlement- se contentait de proposer la nationalité française à 60 000 Arabes « méritants » alors que le pays en comptait 6 millions. D’autre part, la mère de Camus vivait à Belcourt et ne voulait pas quitter ce « quartier pauvre » auquel Albert Camus était également très attaché.

Il savait qu’elle pouvait être victime d’un attentat aveugle et ne pouvait imaginer (qui l’aurait d’ailleurs fait ?) d’aider ceux dont les armes auraient pu tuer sa mère. Il a dit, juste après l’obtention du Nobel : « j’aime la justice mais je défendrai ma mère avant la justice ». Qui donc d’entre nous aurait pu faire un choix différent ? Interrogé à propos de cette fameuse phrase, le président algérien Bouteflika avait répondu : « n’importe lequel d’entre nous aurait fait la même réponse. Ce qui prouve que Camus est des nôtres »

(1) Prof, je n’ai pas joué aux dominos avec lui. Par conséquent, je ne peux vous réciter sa biographie.

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