Le racisme n’est pas là où l’on pense. En Afrique du Nord, les migrants subsahariens sont montrés du doigt et certains médias n’hésitent pas à rapporter des propos racistes envers ces milliers de personnes fuyant la guerre et la famine.
Lors d’une conférence-débat organisée hier à la salle Palace Events au Hamiz (Alger) par l’ONG britannique Media Diversity Institute (MDI), en collaboration avec Nada (réseau algérien pour la défense des droits de l’enfant), il était question de débattre de la situation des migrants subsahariens et syriens et d’attirer l’attention sur la responsabilité des médias sur certains dérapages qui risquent d’être fatals car ils sont synonymes d’appels aux lynchages de cette catégorie d’étrangers. Traités de “nègres”, de “criminels”, de “trafiquants de drogue”, de “prostituées”, voire de “porteurs de maladies comme le sida et Ebola”, les Subsahariens ont eu droit à tous les qualificatifs dans une certaine presse poussée par le populisme et le sensationnalisme en Algérie, en Tunisie et au Maroc. C’est dans ce sens que Farouk Tazerouti, coordinateur du programme MDI en Algérie, a souligné l’importance de cette conférence, modérée par Khaled Drareni (journaliste), et le rôle que doivent jouer les médias pour sensibiliser la société autour des droits des migrants et du souci de les protéger. Nabila Bouchaâla, docteur en sciences de communication et chef de département à l’École supérieure de journalisme d’Alger, a entamé son intervention en situant d’abord le contexte : “La question des réfugiés est assez récente dans la société algérienne ; depuis les révolutions arabes, l’Algérie assiste à l’arrivée des Syriens et des Subsahariens”, a-t-elle indiqué avant de relever qu’“une certaine presse stigmatise les Noirs qui arrivent du Sahel”. “Il faut qu’il y ait un traitement professionnel de la question des réfugiés pour ne pas tomber dans des extrêmes. Certains écrits frôlent le racisme et appellent au lynchage des populations subsahariennes. Dans la presse arabophone particulièrement. On est parti d’une approche solidaire à une approche différente qui est totalement critique”, a-t-elle déploré.
En énumérant certains titres et articles négatifs qui relèvent du dénigrement et du racisme, Nabila Bouchaâla cite, entre autres, “bombe à retardement”, “porteurs de maladies du monde sida et Ebola”, “envahisseurs”, “voleurs” et même “odeur nauséabonde”.
La solidarité avec les Syriens n’a pas duré
Dans son analyse, elle relève également que dans le cas des Syriens “tout a bien commencé pour des considérations historiques et religieuses” avant que cette approche ne se transforme en procès du réfugié syrien. “Subitement, au bout de deux ans, le réfugié syrien est devenu un danger pour la société parce que le Syrien musulman n’est pas sunnite ou malékite ou parce qu’il est djihadiste, allant jusqu’à dire que la femme syrienne vient en Algérie pour se marier et exiger une dot de plus d’un million de dinars et cela lorsqu’elle n’est pas qualifiée de mendiante.” Des exemples similaires nous viennent du Maroc.
Nous ne sommes pas envahis, nos pays ont été des pays d’accueil
Salahdine Lemaizi, journaliste exerçant au site H24 et ayant effectué des travaux d’investigation sur les refugiés au royaume alaouite, est formel : “Nous donnons cette impression que nous sommes envahis. C’est faux, nos pays ont toujours été des pays d’installation et d’accueil depuis les colonisations.” Tout en annonçant le lancement depuis novembre courant d’une opération de régularisation qui a déjà traité 22 000 demandes, dont 11 000 ont été acceptées et 5 200 cartes de séjour délivrées, le journaliste cite des journaux qui ont carrément associé Ebola aux Africains subsahariens, alors que d’autres sont allés jusqu’à titrer “le péril noir” en usant de mot tel que azzi signifiant “nègre” pour parler des Subsahariens. Face à cette situation, des directeurs de journaux, a-t-il précisé, ont été condamnés par la justice et le Conseil national des droits de l’Homme au Maroc, en “exhortant les médias et les journalistes marocains à s’abstenir de diffuser tout message incitant à l’intolérance et à la xénophobie envers les étrangers”.
Pour une loi algérienne en faveur des migrants et des réfugiés
Pour sa part, Moez Jemai, journaliste-correspondant au bureau de l’AFP à Tunis, a souligné que tout a commencé en 2011, lorsque la Tunisie a connu un flux d’immigrants et de réfugiés de Libye fuyant la guerre civile. “On a connu des dérapages dans la presse tunisienne qui n’a jamais eu à traiter ce genre de sujet sensible auparavant”, a-t-il déclaré avant de souligner qu’il est “inconcevable pour un journaliste d’écrire sur le sujet sans connaître le minimum sur la réglementation nationale et internationale”.
De son côté, Abderrahmane Arar, président du Réseau Nada, a expliqué les efforts de son organisation quant à la prise en charge des enfants issus des familles de migrants.
“En Algérie, il existe trois catégories de migrants. Il y a le réfugié, le demandeur d’asile et il y a les migrants économiques et sociaux qui ne sont pas reconnus”, a-t-il déclaré.
Seule consolation, poursuit Abderrahmane Arar, c’est le règlement depuis 2011 de la scolarisation des enfants des réfugiés jusqu’au niveau secondaire, ce qui leur permet de passer le baccalauréat, ainsi que la mission qui consiste à accompagner juridiquement les mineurs en cas de problème avec la police. Pour le président du Réseau Nada, “il faut aller vers une loi nationale qui doit gérer les différentes catégories de migrants et de réfugiés”.
S T