Cheikh Sekkal Abderrahmane (1910-1985): Un grand nom de la littérature musicale andalouse en Algérie

dimanche 10 février 2019 à 10:32
Source de l'article : Lequotidien-oran.com

El Hassar Salim

Cheikh Sekkal Abderrahmane (1910-1985): Un grand nom de la littérature musicale andalouse en Algérie

     L’art musical andalou fait partie d’une passionnante odyssée avec ses grands poètes, ses musiciens et ses esthètes. Au panthéon de l’histoire de cette musique figurent de grands noms de poètes mais aussi des maîtres qui ont joué un rôle important, en tant que passeurs contribuant à rendre sa mémoire impérissable.

Le maître Si Abderrahmane Sekkal est l’une de ces figures sym boliques du mouvement contemporain des Jeunes cultivés de la nouvelle génération des artistes épris du patrimoine. Doté d’une vaste culture littéraire, musicale et poétique, il est dans le paysage impliqué par l’avènement de l’homme nouveau, parmi les membres de l’élite qui va entrer en scène pour jouer un rôle de défenseur de l’héritage, à l’aube du XXe siècle. Favorisé par son confort, en tant que rentier, il fit le choix d’un travail que personne n’osait faire: celui de fouiller la mémoire des anciens musiciens, encore en vie, à un moment où le grand maître Cheikh Larbi Bensari dominait, seul, la scène de cette musique après la disparition de Mohamed Benchaâbane dit Boudelfa, Ménouar Benattou, maâlam Médioni dit ‘Maqchiche’, les Frères Mohamed et Ghaouti Dib, Mouley Djilali Ziani…

Le souci de protection du legs musical a certes, il faut le signaler, figuré parmi les préoccupations d’homme de lettres, d’esthètes et même de ‘faqihs’-mélophiles dont nous citerons Ibn Dhurra Trari tilimsani al-andaloussi (m. en 1875), Cheikh Mohamed Benmérabet (m. en 1880), Cadi Choaib Aboubekr (1843-1927) comptant parmi les figures savantes issues de la médersa « Tachfiniya » détruite, comme on le sait, trente ans après l’occupation coloniale définitive de la ville, en 1842. Le faqih Mohamed Benmerabet est l’auteur de « Kitab djawahir al-hissan » (Les perles de la sagesse), datant de 1855, découvert à la bibliothèque de Paris, publié en 1882, S.N.E.D, annoté par le professeur Abdelhamid Hadjiat, de la faculté de Lettres d’Alger. Le manuscrit d’Ibn Dhurra datant de 1868 revêt un intérêt plus particulier compilant les œuvres poétiques entrant dans la composition classique des noubas : m’çader, btaïhi, dardj ou inçiraf codifiées de la sorte depuis le XVe s, une musique dont on a tendance à remonter l’apparition à Zyrieb. La musique dite andalouse telle léguée à ce jour, par les musiciens–passeurs, est en vérité, le produit d’un processus d’inventivité, de reproduction et surtout de production continue, quintessence du génie des poètes et des artistes, jusqu’au XIXe siècle.

Elève d’une des premières écoles libres fondées par le savant « azharite» Mohamed Bouaroug à Sidi al-Djabbar et de la médersa en tant qu’auditeur libre. Si Abderrahmane Sekkal fréquente ensuite les Nawadis dont la mission se situant entre traditionalisme et modernité, nationalisme et libération, il était influencé, à son époque, par divers courants situés entre «Renaissants» et «Rénovants» et dont Tlemcen n’était pas un terrain neutre et qu’un certain conformisme a fait, malheureusement, disparaître de la vie culturelle, à l’indépendance. Ces lieux d’une belle expérience, connurent de beaux jours, motivant partout les jeunes à une prise de conscience.

Les «Nadis», espaces d’une belle expérience jamais renouvelée

C’est au milieu éclectique du «Nadi islami», créé en 1924, qu’il fut gagné à l’option, celle de protéger le patrimoine. C’est en qualité tout d’abord d’esthète qu’il va s’intéresser à l’histoire de cet art, puis en tant que poète avant de venir à la pratique de la musique. C’est en scrutant la mémoire de cette musique qu’il en vint à découvrir ses variantes traditionnelles tombées dans l’oubli jusqu’à se distinguer par son répertoire unique, ne se laissant pas enfermer dans une tradition et une culture tout en les maîtrisant parfaitement. Ses émules notent que « dans sa nonchalante élégance, il n’avait besoin ni d’admiration ni de l’opinion des autres et qu’il ne cherchait point à tomber dans le piège des musiciens se faisant appelés «grands maîtres». Ils ont gardé de lui le souvenir d’un homme de culture, doué d’une initiation parfaitement synchrone, accompagnant chaque nouba d’explications sur son déroulement, sa composition.

Cheikh Abderrahmane Sekkal était en bonne fréquentation au sein du milieu de l’élite ,dans l’éveil et la prise de conscience où la recherche de l’identité apparut comme un mouvement de libération. «Nadi islami» lui offrira l’occasion de rencontres décisives avec de grands noms de la musique andalouse dont Cheikh Moulay Djilali Ziani – Chérif (1850-1934) de la lignée Ménouar Benattou, un maître d’une généalogie musicale à part, représentant un autre style d’école à Tlemcen. Le professeur Abdelkader Mahdad, féru de culture andalouse, se mêlant également de politique avec Ferhat Abbès, est là, pour encourager sa quête de patrimoine et préfacer l’anthologie que Si Mohamed Bekkhoucha et Si Abderrahmane Sekkal vont, ensemble, publier, intitulée : «Nafh al-azhar» (Senteurs des fleurs ou Printanières), à Tétouan, en 1934.

En hommage à leur maître, Cheikh Mouley Djilali Ziani: «Une longue pratique de l’art oral a donné à Cheikh Mouley Djilali Ziani un savoir étendu et sûr. A l’âge de dix ans, il débutait en qualité de guitariste (kouitra) dans la troupe du célèbre Ménouar Benattou où il acquit, bien vite, une brillante renommée. Aujourd’hui, artiste accompli, il n’a pas moins de quatre-vingts ans partagés entre les fêtes et les voyages au Maroc, à Alger et dans le Sud. Son langage, émaillé de nos plus riches expressions, est plein d’enseignements pour qui aime l’arabe». C’est auprès des derniers musiciens de la génération des vieux maîtres de la fin du XIXe siècle, à savoir Cheikh Mouley Djilali Ziani Chérif (1850-1934) dont il restait, encore, quelques représentants Mâallem Abdelkader Kermouni Serradj (1855-1946) et Maallem Mohamed Tchouar (1845-1933), de généalogie musicale différente étant, chacun d’eux, disciple soit du Maalem Médioni Ichou (1800-1899) dit Maqchiche, des frères Ghaouti (1830-1917) et Mohamed Dib (1832-1915) ou Cheikh Ménouar Ben Attou (1800-1875) et qui possédaient, chacun, son style et un répertoire propre, que le jeune Abderrahmane va faire son apprentissage.

«L’école de Cheikh Mouley Djilali Ziani expliquait Cheikh Abderrahme Sekkal accordait une valeur intellectuelle aux textes poétiques et cela, selon une tradition très ancienne de la chanson», c’est la mémoire musicale des grands maîtres; M’naouer Ben Attou (1800-1875) et Mouley Djilali Ziani (1850-1934) qui s’est perpétuée avec ses variantes, son goût mais aussi, sa richesse aux plans, tant de la mélodie que du rythme. Avec ces maîtres, les mélomanes reconnaissaient plus de pureté et d’originalité, à l’interprétation musicale de la nouba, attachés à la sacro-sainte tradition, opposés à toute velléité de mode.

Des connaissances spécifiques de l’aire culturelle du « Gharnati »

Cheikh Abderrahmane avait du sens pour produire des mots, en tant que poète-compositeur. Il entretenait avec la musique andalouse des liens de goût et de plaisir. Il doit surtout sa vaste maîtrise de l’héritage andalou à un musicien d’une mémoire exceptionnelle, mais aussi une bibliothèque vivante de la musique traditionnelle, sur ses différents volets et arcanes classiques, voire Cheikh Mouley Djilali Ziani-Chérif (1850-1934). Il parlait de ce maître « d’une grande humilité », disait-il avec condescendance, fier d’être un de ses derniers disciples. Il était très détaché à la société des musiciens de l’époque, pratiquant lui, l’art pour l’art, détendeur d’un patrimoine d’une variété très riche, plus riche encore que celle, reconnaît Abderrahamane Sekkal, de son contemporain héritier de Cheikh Mohamed Benchâabane dit Boudelfa (1840-1914), de la fin du XIXe s, Cheikh Larbi Bensari (1860-1964). Il était détenteur de la tradition d’un autre maître d’école Mâalem Ménouar Benattou (1800-1875), Disciple de Hadj Hammadi Baghdadli (1780-1860), dont la vie fut partagée, entre Fès et Tlemcen.

Ce vieux maître était, aussi, très présent parmi les maîtres de la «Ala» et reconnu pour avoir vulgarisé la « çanaa-gharnata», au Maroc et introduit dans le répertoire musical algérien les œuvres des grands aèdes marocains du «Malhoun», du XVI et XIXe siècles. Il fit introduction de ces chansons dans le genre musical populaire de standard dit «Gherbi» toponyme faisant référence à la région de l’oriental au Maroc. Cheikh Ménouar Benattou laissa au Maroc de nombreux disciples continuateurs de sa tradition de spécificité de l’aire culturelle du «Gharnati», entre autres, Cheikh Abdelaziz Tlemçani et Cheikh Mohamed Benghabrit, membres de l’orchestre représentant la «Ala» marocaine dirigée par Cheikh Omar Djaïdi, au congrès, sur le thème de la musique arabe, au Caire, en 1932… De la même école appartenait la lignée des maîtres juifs dont, Rouch Makhlouf dit «B’taïna» (1850-1931), Ibého Bensaïd (1889-1972), Joseph Benguennoun dit Zouzou (1890-1972) qui finirent, pour la plupart, leur vie à Rabat, Tétouan, Oujda, Salé… au Maroc.

Le professeur Kamal Malti reconnaît l’existence d’autres styles à Tlemcen «… Mâallem Abdelkader Karmouni Serradj, la figure emblématique de Mouley Djilali Ziani semblent avoir représenté, témoigne-il, une tradition sinon différente du moins complémentaire de celle transmise par Cheikh Larbi Ben Sari…».

Le «Gharnati», un art en partage sur plusieurs variantes

C’est en effet, dans cette autre tradition de l’école musicale andalouse de Tlemcen que puise le savoir de Cheikh Abderrahmane Sekkal, cet érudit qui adoubait particulièrement le jeu du «rebab» et de la «kouitra» et qui se distinguait par sa culture et son goût personnel affiné. Il affectionnait de parler de littérature et de musique et, de ce fait, il était en affinité avec les hommes de lettres vivant en son temps. La spécificité du répertoire musical andalou de Cheikh Abderrahmane Sekkal varie, à la fois, en rythmes avec l’usage, à titre d’exemple, du « K’sid maraba’a » (4/4) et l’exercice de chants d’auteurs classiques tels Ibn Sahl Al-andaloussi, Lissan eddine Ibn El-Khatib, Ibn Zoumrouk Al-andaloussi, Abi Djamaa Et-Talalissi Et-tilimçani, Ibn Khamis Et-tilimçani, Ibn Nachit….

Le système de rythmes appliqué aujourd’hui à l’interprétation des séances ou noubas porte l’empreinte de l’héritage de Cheikh Larbi Bensari qui, par sa seule présence, pendant près d’un siècle, sur la scène scène musicale, a fini par imposer son style, au détriment d’autres formes d’expression préexistante et dont on retrouve les traces chez d’autres maîtres descendants des autres lignées musicales qui pratiquaient l’usage du rythme dit «m’rabaa» (4/4) qu’utilisait rarement cheikh Larbi Bensari, sinon dans ses enregistrements, les années «30».Le maitre de Abderrahmane Sekkal était surtout sollicité pour les concerts classiques de goût en compagnie des mélomanes connaisseurs.
Par sa culture musicale originale, il était le seul à faire ombrage, pour nombre de morceaux, à Cheikh Larbi Bensari qui , depuis la disparition des grands maîtres Mohamed Benchaabane dit Boudelfa, les frères Dib, Moulay Djilali Ziani, Mâllem Karmouni Serradj… dominait jusqu’à la fin de sa vie, la scène musicale, à Tlemcen. Avec Cheikh Moulay Djilali Ziani, Cheikh Abderrahmane Sekkal a appris à exécuter sous d’autres registres «m’çedrine», «dradj» et «btaihiate»…

Les mélomanes se rappelleront des concerts familiaux et privés où Cheikh Abderrahmane Sekkal, avec sa voix chaude et son rebab, égrenant des zadjals inédits, entrant dans la composition de nouba «maya». Prisant particulièrement le mode «Mouel», les séances pouvaient durer des heures et des heures, exécutant sur plusieurs variantes des « M’cedrine » ou chants à temps lent et autres: «Btaihiate», «Dradj»…

Un patrimoine inédit de chants

Son répertoire comptait des pièces inédites, telles: «Nouar Banafsedj Bada» (m’çeddar rasd), «Akhbirouni ma li mahboubi wa mal» (m’çedder rasd),» «Layali es-saoud» (m’çeddar dil), «Ya ghazali rouf bil wissal» (m’ceddar rasd ed–dil), «soultan al-ghouzlan» (m’çeddar sika), une autre version de « salli houmoumek» (m’ceddar zidane),»Ach yaamal al–achek meskin» (m’ceddar reml al-achiya), «Sel mandaran fi douja talala» (m’eddar ghrib), «Kamli fi sabili el gharam» (m’eddar raml maya)… Philanthrope et fin mélomane, il éprouvait, le plus souvent, aussi le plaisir d’exécuter en public les «R’biiyate» (les Printanières) du patrimoine des poètes populaires tlemceniens Said ben Abdallah El Mandassi, Ahmed Bentriqui, Mohamed Ben M’Saïeb, Mohamed Bendebbah… et aussi, marocains. Son penchant était surtout porté sur les œuvres des grands auteurs du «zadjal» de l’école poétique de Grenade et de Tlemcen, du XIV et XVe s, tels Ibn Sahl, Ibn al-Khatib, Ibn Nâchit et Abi Djama’a Talalissi tilimsani… voire respectivement: «Hal dara dhab el hima», «djadaka al-ghitou», «Açabani mard al hawa»…

Il fut le dernier interprète de la célèbre poésie chantée du poète populaire du «zadjal-Beldi» tlemcenien Said al-Mandassi auteur d’al-Akikia» (la Cornaline), un trésor de beauté et de littérature, restée, malheureusement, inédite à ce jour. En tant qu’acteur au sein du mouvement des «Nawadis» ou cercles à Tlemcen dont «Nadi Islami», créé en 1924, Cheikh Abderrahmane Sekkal a participé au mouvement de renaissance, mobilisant l’élite, les années «30».A l’indépendance, il fut pionnier en créant, à Oran, en 1964, la première association musicale «En-Nahda», avec Hadj Hammou Ben Tabet et Mustapha Bendimered, formant une pléiade de talents et maîtres reconnaissants dont Benali Bensmail, Fethi Tabet, Mokhtar Allal, le défunt Amine Mesli, Dr Yahia Ghoul, à la tête de deux associations « En Nahda » et « Nassim al-Andalous » qui, à Oran se déploient, voilà près d’un demi-siècle à la tâche méritoire de préservation de l’héritage musical et son immense prestige littéraire et musical. Cheikh Mokhtar Allal, dans la relève se déploie avec ses grandes qualités de passeur – pédagogue pétri d’humilité et d’humanité, à transmettre le savoir de l’héritage du vieux maître, témoin d’une des plus vieilles traditions d’école du « Gharnati », en Algérie et au Maghreb.

Disparu, en 1985, le défunt Cheikh Abderrahmane Sekkal fut enterré au cimetière de la ville de Sid El-Houari, à Oran.

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