Ce que Benjamin Stora révèle sur l’avenir de la mémoire algéro-française

Pas de relance en vue pour la commission mixte d’historiens algéro-français. De passage au Salon international du livre d’Alger, Benjamin Stora a douché les espoirs d’une reprise rapide des travaux consacrés à la Mémoire partagée entre les deux rives.
L’historien ne ferme pourtant pas définitivement la porte : il la repousse simplement à un horizon plus lointain, conditionné à une volonté réelle d’affronter le passé colonial.
Interrogé par le quotidien El Khabar à l’issue d’une séance de dédicaces organisée sur le stand des éditions « Dar El Hikma », le spécialiste de la guerre de Libération a résumé sa position d’une formule sobre. « Pour le moment, je ne le pense pas, mais à l’avenir, oui. Dans un autre avenir, dans une autre histoire », a-t-il déclaré.
Benjamin Stora estime que le chantier mémoriel n’a pas réellement démarré
Pour l’auteur, l’essentiel reste devant. Cent trente-deux années de domination ne se traitent pas à coups d’initiatives isolées. Il faut, insiste-t-il, une recherche patiente, installée dans la durée, capable d’affronter des sujets qui dérangent encore.
L’historien cite plusieurs chantiers restés en friche : les terres arrachées aux populations, les massacres, les soulèvements réprimés, mais aussi les séquelles profondes laissées par la colonisation dans le corps social algérien. Autant de champs qui réclament, selon lui, des équipes, du temps et un accès réel aux sources.
Ce diagnostic rejoint les obstacles documentés ces derniers mois, alors que le secret-défense continue de verrouiller certains fonds sur la guerre d’Algérie et freine le travail des chercheurs des deux pays.
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Les reconnaissances obtenues et les dossiers toujours bloqués
Le bilan dressé par l’historien est contrasté. Côté avancées, il rappelle que Paris a admis sa responsabilité dans la mort d’Ali Boumendjel et de Maurice Audin, deux figures de l’engagement pour l’indépendance. La France a également reconnu les massacres du 17 octobre 1961, longtemps occultés.
Autres gestes relevés : la restitution de la dépouille d’une héroïne algérienne, évoquée durant l’échange sous le nom de « Nejma », et l’ouverture de certains fonds d’archives jusque-là inaccessibles. Ces avancées se sont parfois accompagnées de déplacements officiels, à l’image de la visite d’une ministre déléguée française aux commémorations de Sétif en mai dernier.
Les blocages, eux, demeurent. Benjamin Stora pointe l’absence de progrès sur les retombées des essais nucléaires français au Sahara et sur les documents relatifs à la guerre chimique. Il regrette également l’échec de la démarche visant à faire entrer l’avocate Gisèle Halimi au Panthéon, projet enterré par les résistances politiques en France. Ces mêmes thématiques figurent désormais dans la loi algérienne criminalisant la colonisation française, promulguée en mai 2026.
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Benjamin Stora met en garde contre un recul des acquis mémoriels
Au-delà des dossiers gelés, l’historien redoute un mouvement de retour en arrière. La montée de l’extrême droite dans le paysage politique français fait peser, selon lui, une menace directe sur les reconnaissances déjà actées. Ce qui a été admis pourrait être contesté.
Sa réponse tient en un mot : transmettre. Les générations nées bien après 1962 doivent pouvoir s’appuyer sur des faits établis, documentés, difficiles à balayer d’un revers de main. C’est à cette condition, estime-t-il, que les acquis résisteront aux offensives idéologiques.
Cette préoccupation pour la transmission trouve un écho particulier en Algérie, où la commémoration du déclenchement de la Révolution, 72 ans après, mobilise chaque année institutions et familles de martyrs.
Un livre consacré aux images de l’Algérie en guerre
Le déplacement de l’historien à Alger coïncidait avec la sortie de son dernier ouvrage, « Un historien et des images. L’Algérie en guerre 1954-1962 ». Il y change d’angle d’attaque.
Après des décennies passées à dépouiller des documents écrits et à recueillir des témoignages, le chercheur s’attaque cette fois au visuel. Photographies, films, reportages : il examine comment ces supports ont modelé les représentations collectives du conflit, en France comme en Algérie. L’image, souligne-t-il, ne se contente pas d’illustrer l’histoire, elle la fabrique en partie.
L’historien n’a pas caché son émotion d’être présent dans la capitale algérienne au moment du 1er Novembre. Une date qu’il charge d’une portée à la fois historique et intime, lui dont une bonne part de l’œuvre s’est construite autour de cette guerre.
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