Après le miracle du bac 2010 : Faut-il avoir le Bac pour réussir dans la vie?

Après le miracle du bac 2010 : Faut-il avoir le Bac pour réussir dans la vie?

evenement&art4&2009-06-06img1.jpg«Le problème de base de nos sociétés réside dans la compétition permanente entre les individus. Le leitmotiv, c’est toujours battre des records, dominer, mettre l’autre en situation d’infériorité! A quand la mise en avant des qualités humaines de solidarité, d’écoute, d’aide mutuelle?»

Albert Jacquard

Les résultats du baccalauréat algérien sont présentés cette année comme exceptionnels. On nous dit que ce «miracle» est attribué à la Réforme dont on attend beaucoup. Un taux de réussite de 45% en 2009 et de 61,3% en 2010 peuvent-ils expliquer en l’espace d’une année le saut qualitatif et quantitatif pour gagner 16 points en une année? Avant d’y répondre expliquons ce qu’est le baccalauréat. Si globalement, jusqu’à la fin du siècle dernier, il avait une dimension sociale bien établie, ces vingt dernières années ont vu une démonétisation planétaire des études accentuée chez nous par l’apparition de voies dérivées qui donnent l’illusion de pouvoir réussir socialement et rapidement en investissant des secteurs qui jusqu’à présents avaient une part relativement modeste dans la hiérarchie des valeurs.

Je veux parler des «entertainnents», des soporifiques qui font rêver une nation mais en définitive, permettent seulement à peu d’entre les jeunes de «réussir» Non, le Bac n’est plus un ascenseur social même à l’échelle planétaire. En Algérie, la footballisation des esprits fausse tout. C’est à se demander comment certains parents – naïfs?- croient encore au Bac et ne vont pas comme d’autres investir les clubs de foot pour enfants des fois qu’ils gagneraient le gros lot avec un nouveau Zidane.

Qu’est-ce que le Bac? C’est un examen sanctionnant la fin des études secondaires, elles mêmes consécutives à un cycle moyen et à un cycle primaire, le tout se déroulant en moyenne sur douze ans. En France, tout a commencé le 17 mars 1808, date de création du baccalauréat, véritable pierre angulaire du système éducatif français, dont l’obtention couronne l’ensemble de la scolarité primaire et secondaire et ouvre les portes de l’enseignement supérieur ou de la vie active.

Ce diplôme est le premier grade universitaire, va se démocratiser au fil du temps: en France, en 1880, à peine 1% d’une classe d’âge obtient le baccalauréat, proportion qui s’élève à 62,6% en 2003. La France forme moins de diplômés du secondaire que la plupart des pays de l’Ocde et de l’Union européenne. De plus, les taux d’accès au baccalauréat varient fortement selon le milieu d’origine et le sexe des élèves. Cet examen de fin d’études secondaires s’appelle différemment selon les pays. C’est le bachelor dans les pays anglo saxons, c’est l’Abitur en Allemagne.

Questionnements

Pour en revenir à la cuvée 2010, au-delà des efforts louables des enseignant(e)s qu’il faut saluer, les résultats faramineux amènent à questionnement. Cela s’expliquerait de plusieurs façons: le laxisme combiné à la triche et à des épreuves qui ne reflètent pas le niveau. Ce n’est pas à une administration aussi douée soit-elle de faire le constat du saut qualitatif, c’est l’affaire de spécialistes qui doivent analyser finement les différents paramètres les plus pertinents: programme réel réalisé par rapport au programme normal lui-même devant être le reflet du baccalauréat tel que fixé par les standards de l’Unesco.

Pertinence des sujets donnés au Bac dans l’absolu et par rapport à ceux donnés les années précédentes, mode de notation, mode de délibération, mode de surveillance pour éviter les copiages, comparaison avec les scores obtenus par les élèves durant l’année et voir si l’écart type est important. En clair, un élève ayant une moyenne de 12/20 sur l’année ne peut pas et ne doit pas se retrouver avec une moyenne de 16/20. Beaucoup de parents se sont étonnés du score de leurs enfants!

Cela ne rend pas plus intelligents ces élèves avec des notes aussi démesurées d’autant que la réalité à l’université est brutale: un étudiant sur deux échoue en première année. En définitive tout est question d’étalonnage. De quoi parle-t-on quand un élève se retrouve avec 18 en philosophie. Je me souviens avec bien d’autres que quand on avait la moyenne en philo, on était très content. Notre professeur nous disait qu’il faut être Sartre pour avoir 14/20! Ce même Sartre qui échoua une première fois à l’agrégation…

Pourtant la sédimentation d’un savoir a un temps de latence long, et il est utopique de notre point de vue, d’attendre des résultats en rupture avec une cinétique prévisible. Le système éducatif est un système avec une grande inertie. C’est comme un grand transatlantique qui ne peut changer de cap immédiatement. De ce fait, il nous parait précipité si ce n’est téméraire d’attribuer à cette miraculeuse Réforme ex abrupto un mérite qui demande à être prouvé par une étude fine dans le calme et la sérénité en se gardant, naturellement de verser dans l’instrumentalisation de ce dossier éminemment important pour l’avenir du pays. On peut tout rater, mais nous n’avons pas le droit de rater la formation des hommes.

Une explication de ce «miracle» est donnée par la «triche» reflétant le malaise de l’éducation. Un reportage du journal Liberté à la sortie des examens de quelques lycées d’Alger est édifiant. «Tricher en plein examen est devenu, ces dernières années, une pratique courante.» «Certains surveillants sont laxistes et parfois même complices avec nous, mais il y en a d’autres qui sont sévères. Des candidats du lycée Émir-Abdelkader affirment (…) qu’ils ont le droit de garder leur téléphone portable. Personne ne nous a fouillés.

Et d’ajouter en évoquant le cas d’une voisine qui a eu son diplôme en procédant à la triche: «J’ai une voisine qui a eu son Bac avec mention grâce au portable. Elle porte le foulard et elle l’a exploité en mettant le kit mains libres. Grâce à ce procédé, elle a pu rester en contact avec ses enseignants qui lui ont dicté les bonnes réponses.» Ces étudiants ne reculent désormais devant rien pour «réussir» aux examens. Même s’il reste une bonne majorité d’élèves corrects qui demeurent attachés à l’honnêteté intellectuelle, une nouvelle culture qui semble découler de l’instinct du gain facile est adoptée par un certain nombre de candidats au Bac. (…) Pour le «roi de la triche». Sa devise est simple: «La triche permet de monter les échelons.» Convaincu de ses capacités et de ses techniques, très fier des résultats obtenus, le lycéen déclare à ses camarades: «Depuis la 1re année primaire je triche, et pour ces examens, c’est de la tarte.» Les candidats rencontrés affirment à l’unanimité que la triche est devenue un «devoir», et leurs modèles sont les universitaires qui usent de moyens plus performants pour réussir leur cursus.(1)

Dans une interview au journal El Watan Meziane Meriane, professeur de mathématiques coordinateur du Snapest, a un jugement plus sévère sur cette cuvée 2010. Ecoutons-le: «Il n’y a pas de quoi se vanter d’un taux de réussite au Bac de 61,23%. Car si aujourd’hui, l’Algérie peut se féliciter du nombre d’enfants scolarisés, les méthodes d’évaluation utilisées restent discutables et nuisent au niveau de l’examen. (…) Parler de résultats qualitatifs, c’est précipiter l’analyse et l’évaluation de la réforme du système éducatif. Aucun paramètre ne permet d’affirmer qu’on a atteint une qualité requise. Lorsqu’on se classe dernier à l’Olympiade mondiale des mathématiques, lorsque des élèves ne maîtrisent pas correctement ni les mathématiques ni les langues, sincèrement on ne peut pas se vanter d’avoir atteint des résultats qualitatifs. Quantitatifs, peut-être. (…)

Si la bougie de l’Algérie est restée allumée, c’est grâce à l’intelligentsia formée pendant les années 1960 et 1970. Regardons du côté des parents d’élèves: la majorité n’est pas satisfaite du niveau de leurs enfants. La recherche des cours particuliers ou l’inscription dans des écoles privées démontrent qu’hélas, l’école publique ne répond pas aux aspirations et aux attentes des parents. L’euphorie du ministère me rappelle les slogans des années 1970, l’ère du parti unique.

La réforme a besoin d’une halte pour une évaluation scientifique. (…) Une belle récolte du point de vue du nombre d’élèves admis, mais faussée par le niveau requis pour l’admission, car on a balisé le nombre de chapitres requis, limités au premier et au deuxième trimestres. L’élève est-il capable de suivre le cycle supérieur? Non. Plus d’un étudiant sur trois abandonne ses études à l’université. (…) Avec des sujets d’un niveau un peu plus élevé, même en se basant uniquement sur le premier et le deuxième trimestres, plus de la moitié des mentions seraient revues à la baisse, voire plus de la moitié des lauréats seraient recalés. Les parents d’élèves connaissant le niveau de leurs enfants sont eux-mêmes étonnés par ces résultats!» (2)

Cette inflation que nous croyons spécifique de l’Algérie, existe ailleurs. En comparant avec les résultats du Bac en France. J’ai vu que des notes supérieures à 20 sont attribuées. «Le soixantuitard que je suis ne comprend rien. Aurélie Collas nous parle de cette cuvée 642.635 élèves ont passé le Bac cette année. 511.149 l’ont obtenu. 44% ont eu une mention, 4,2% ont décroché la mention «très bien» 31 lauréats ont obtenu la note de 20/20, 65,4% d’une génération est diplômée «Mais comment ont-ils fait? Les correcteurs y seraient-ils pour quelque chose?» Impossible, pour le directeur de l’enseignement scolaire, Jean-Michel Blanquer. «Dans la mesure où certains correcteurs sont plus sévères que d’autres, les notes sont harmonisées en aval, explique-t-il. C’est le corps d’inspection qui, avec le jury, vérifie qu’il n’y a pas d’écarts injustes entre les notes. «Si ce n’est pas du jury, le 20/20 serait donc du seul ressort des élèves…» (3) Comprenne qui pourra!

Un sésame?

En France et dans les pays francophones comme nous, le baccalauréat continue à bercer l’imaginaire des jeunes et de leurs parents. Une personne sans le sésame du Bac ne «vaut rien» et pourtant, on peut réussir sans le baccalauréat. Je veux citer trois exemples de réussite: «Depuis toujours, les études m’ennuient. Obligé de suivre un cursus scolaire «normal» pour tenter de me faire entrer de force dans le moule de l’éducation nationale, les professeurs que j’ai rencontrés n’ont jamais essayé de me comprendre.

Ils ont toujours essayé de me changer, de me modeler. L’envie d’apprendre quelque chose qui m’intéressait réellement m’a poussé à apprendre seul de nombreux logiciels de graphisme et de création de jeux vidéo. Résultat: je travaille dans une des plus grandes sociétés de jeux vidéo française depuis l’âge de 19 ans, je participe à la création d’un jeu vidéo joué par plusieurs millions de personnes à travers le monde et je gagne bien ma vie.» (…) Recalé au Bac! Que faire? Première décision: je décide d’apprendre l’anglais.(…) Je suis aujourd’hui «budget officer» pour la communication au Liberia. Voilà onze ans que je travaille pour l’ONU, je gagne très bien ma vie. Il m’a fallu de la chance, des relations et une bonne capacité à apprendre sur le terrain.» (4)

Le cas atypique de Joschka Fischer ancien ministre allemand des Affaires étrangères en 1965, est à méditer. Il quitte le lycée (Gymnasium) et entame une formation de photographe. À partir de 1968 il vit de travaux occasionnels tout en continuant ses activités politiques. Dans son parcours professionnel on peut citer, en 1971 un passage de quelques mois comme ouvrier dans une usine Opel dont il est renvoyé à cause de ses activités de propagande. Il fut aussi chauffeur de taxi et a travaillé dans une librairie.

Un conseil aux 250.000 jeunes qui sont restés sur le carreau, formez vous vous-même; En dehors du fait que vous pouvez tenter votre chance l’année prochaine, il existe d’autres possibilités de réussir votre vie car en définitive c’est de cela qu’il s’agit. Il existe au sein de l’enseignement supérieur l’Université de la Formation Continue dont la mission essentielle est de permettre aux non-bacheliers, à travers le suivi d’un enseignement, de pouvoir rentrer à l’Université.

Cette université de la seconde chance comme nous l’appelions à sa naissance, peut vous permettre d’intégrer l’université du jour ou même suivre certains cursus d’enseignement supérieur. Par ailleurs, le monde sera de plus, mondialisé, des langues seront de plus en plus présentes: l’anglais, le chinois, l’espagnol. Inventer son métier ne nécessite pas de passer l’écueil du baccalauréat. Enfin, vous pouvez toujours rejoindre l’université après une expérience professionnelle que vous pouvez valoriser.

En Algérie, le Baccalauréat est quinquagénaire. Chaque année, il est accusé de bien des maux. Il serait inadapté, voire bradé, responsable des échecs des premières années de l’université…A quoi sert le Bac aujourd’hui? Que représente-t-il en 2010? Est-il toujours l’incarnation de la démocratisation du savoir? Faut-il le réformer, ou simplement le supprimer du fait qu’aux inégalités d’accès au baccalauréat s’ajoutent les effets de la hiérarchisation latente des filières qui se traduisent par une surreprésentation des enfants issus des milieux favorisés dans les séries générales, s’ils ne sont pas dans des écoles privées.

A ce titre, en France, le Bac est devenu également une offre commerciale. Acadomia a lancé le 16 septembre une nouvelle offre tonitruante «Devenez bachelier ou soyez remboursé». Le n°1 français du soutien scolaire privé propose ainsi «un programme de révisions exclusif, spécialement conçu pour permettre aux élèves de terminale au lycée d’obtenir leur baccalauréat à la fin de l’année scolaire,. Si l’élève n’obtient pas le baccalauréat après avoir suivi notre programme avec assiduité, Acadomia s’engage à rembourser le coût du programme.»(5)

Il nous parait important de tenir au repère du baccalauréat comme voie d’accès au supérieur, mais non comme voie unique.

La valeur du baccalauréat doit être garantie, afin de dissiper l’atmosphère de soupçon qui l’environne. Une plus grande transparence de l’évaluation et une implication renforcée de l’enseignement supérieur sont les deux axes majeurs qui s’imposent pour faire renaître la confiance. Il est nécessaire de mettre en place sans tarder le concours d’agrégation critère véritable de l’amélioration du niveau des enseignants.

Quant aux principes d’évaluation (anonymat, correction par un correcteur extérieur à l’établissement), ils font partie intégrante de contrat de confiance avec la nation. Il est nécessaire d’impliquer l’enseignement supérieur à tous les stades du baccalauréat: définition des programmes, préparation des sujets, présidence des jurys. Enfin, il faut dissiper tous les soupçons de «petits arrangements» en rendant publiques les consignes de correction et les statistiques des épreuves.

1. Bac Algérie 2010: des candidats parlent de la triche. Liberté juin 2010

2. Meziane Meriane: «Avec des sujets à peine plus difficiles, la moitié des lauréats seraient recalés». El Watan, Propos recueillis par Nassima Oulebsir 9 juillet 2010

3. Aurélie Collas: Les «meilleurs des meilleurs» du Bac à l’honneur. Le Monde.fr – 16.07.10

4. Je n’ai pas le Bac, mais je travaille à l’ONU Le Monde.fr | 06.07.10

5. Acadomia: le Bac c’est «satisfait ou remboursé»! //finchleyroad.over-blog.com/article-36441189.html Mercredi 23 septembre 2009

Pr Chems Eddine CHITOUR