Pas encore définitifs, mais assez révélateurs, les résultats de l’élection de l’Assemblée constituante en Tunisie ont donné le parti islamiste Ennahda comme large vainqueur de ce scrutin post-révolutionnaire. Les dés sont jetés, et le parti conduit par Rached Ghanouchi s’empare des 20 et 30% des sièges réservés aux circonscriptions à l’intérieur du pays et de 50% des sièges réservés pour l’étranger.
Chahuté le jour même du scrutin, le leader du parti n’a trouvé mieux comme parade que de lancer cette phrase : «Moi, je vous promets une grande fête.» A l’ivresse de dimanche succède, désormais, l’expectative, la jubilation des nahdhaouis, la résignation du PDP ou encore la surprise que provoque le Congrès pour la République (CPR) et le sprint final d’Ettakatol.
Fierté et panique. Les uns ont gagné et les autres perdu, alors que le peuple, selon le rêve révolutionnaire, est censé avoir conquis la démocratie, soudé comme un seul corps. Après le printemps arabe, l’hiver islamiste ? Une multitude de questions, pas de réponses. Le pays qu’on croyait faire un grand saut vers une démocratie qu’il n’a jamais connue risque d’entrer dans une confusion totale.
Ennahda tiendra-t-il ses engagements ? L’avenir nous le dira. Pour assurer un bon équilibre, les alliances se feront donc. Mais trop de regroupements bloqueraient la dynamique de la Constituante. Et de surcroît, on a bien vu qu’Ennahda et le CPR, que tout sépare idéologiquement, se rejoignent. Les Tunisiens doivent-ils avoir peur pour leur acquis, pour leur sacrifice et victoire… à la Pyrrhus ? La formation d’Ennahda se veut rassurante et affirme n’avoir guère l’intention de toucher aux femmes, au tourisme, ni encore ceux qui ne se rendront pas aux mosquées. «Les priorités de la Tunisie sont claires : la stabilité et les conditions pour vivre dans la dignité, ainsi que la construction d’institutions démocratiques», a souligné Abdelhamid Jlassi, directeur du bureau exécutif du parti. Aujourd’hui, la «Tunisie nouvelle», comme aiment l’appeler ses citoyens, doit redémarrer sur de bases solides. Les tiraillements qui risquent de se produire entre les responsables politiques, notamment les mécontents, ne feront que fragiliser un Etat qui aspire à poser les jalons de la démocratie.
Les orfèvres en la matière se posent une question lancinante : quelles sont les intentions des nahdhaouis envers l’identité des Tunisiens et envers la laïcité, legs incontournable d’une civilisation trois fois millénaire.
En raison du mode de scrutin proportionnel, le parti ne devrait pas pouvoir obtenir de majorité absolue au sein de la future assemblée, où il faudra réaliser des alliances. Mais avec qui ? Il semble que les islamistes aient choisi. Conscients des inquiétudes qu’ils suscitent à l’intérieur du pays comme à l’étranger, ils se sont dits prêts à s’allier avec les deux formations laïques arrivées derrière eux, le Congrès pour la République et Ettakatol.
Aussi, les spécialistes s’interrogent sur les intentions des nahdhaouis envers l’identité des Tunisiens et envers la laïcité. Dégager une majorité stable et rassurer un pays ouvert. Pour l’historien tunisien Fayçal Chérif, «Ennahda ne voudra pas donner l’impression qu’il cherche à imposer ses vues» à une société tunisienne qui n’est pas prête «à céder sur ses libertés», neuf mois après une révolution populaire. Laminé sous le président Ben Ali, Ennahda a gardé sa force de frappe intacte aux élections. Quelle soit dans la majorité ou l’opposition, la gauche s’interroge sur le nouveau visage, modéré ou radical, d’Ennahda, qui ne sera connu qu’après son congrès prévu en novembre.
F. I.