France : comment une fausse affaire d’employée algérienne a conduit un maire devant la justice

Jean-Christophe Lagarde bientôt face aux juges. Le maire de Drancy a été officiellement renvoyé devant le tribunal correctionnel pour escroquerie en bande organisée et recel. Il est au cœur de l’affaire de manipulation et des fausses accusations, impliquant une sans-papiers algérienne, dirigées contre le couple de députés Raquel Garrido et Alexis Corbière en 2022. Décryptage de ce scandale politique.
Dans son ordonnance de renvoi, la juge d’instruction désigne explicitement Jean-Christophe Lagarde comme le « rôle moteur » du réseau ayant orchestré la diffusion de ces fausses informations.
Sur le banc des prévenus, l’ancien député UDI ne sera pas seul. Seront également jugés Anouar Bouhadjela — alias « Noam Anouar », ex-policier — et Rudy, l’ancien chauffeur du maire. Tous deux répondent des accusations d’« escroquerie en bande organisée » et de « recel de vol ». Considéré comme le principal exécutant de cette machination, le chauffeur devra en outre s’expliquer sur des faits de faux, usage de faux et usurpation d’identité.
Les trois prévenus risquent jusqu’à dix ans de prison et un million d’euros d’amende. Pour Jean-Christophe Lagarde, l’avenir politique se joue aussi devant le tribunal : une condamnation pour escroquerie en bande organisée entraînerait automatiquement une peine d’inéligibilité, conformément à la loi de 2017 sur la transparence.
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« L’employée sans-papiers algérienne »
L’affaire éclate le 22 juin 2022, au lendemain des législatives. Dans une « exclusivité » signée par le journaliste Aziz Z., Le Point accuse le couple de députés Raquel Garrido et Alexis Corbière d’employer clandestinement une femme sans papiers d’origine algérienne pour leur ménage et la garde de leurs enfants.
Sur X (ex-Twitter), le journaliste enfonce le clou en diffusant deux captures d’écran censées prouver la brutalité et le mépris de Raquel Garrido envers sa prétendue employée. En réalité, il s’agit de grossiers montages. Face à la polémique et à l’évidence de la supercherie, Le Point retire l’article dès le lendemain de sa mise en ligne.
Désormais au cœur de la tempête, les deux députés « Insoumis » fraîchement réélus déposent immédiatement plainte. Une démarche à laquelle s’associe le journaliste Aziz Z. lui-même, s’estimant à son tour victime d’un abus de confiance.
Pression « constante »
Par ailleurs, l’enquête judiciaire met au jour une véritable barbouzerie politique. Les investigations remontent rapidement jusqu’à Noam Anouar Bouhadjela, un ancien des renseignements généraux de Seine-Saint-Denis bien connu des salles de rédaction. C’est lui qui aurait « tuyauté » le journaliste Aziz Z. sur cette fausse affaire de sans-papiers, après avoir été directement mandaté par Jean-Christophe Lagarde.
C’est Rudy, alors chauffeur du maire, qui apporte initialement ces révélations. Mais sur le déroulé exact des faits, les versions s’opposent. Selon l’ex-chauffeur, Jean-Christophe Lagarde lui mettait une pression « constante » pour dégoter des preuves contre sa rivale Raquel Garrido, brandissant la menace d’un licenciement en cas de défaite électorale. De son côté, l’élu conteste fermement et rejette la faute sur une initiative isolée de son employé.
L’ancien député affirme n’avoir jamais voulu faire publier ces accusations sans discernement. Sa seule démarche, soutient-il, aurait été de solliciter Noam Anouar Bouhadjela — une connaissance de la mairie de Drancy — afin de transmettre les éléments du chauffeur à un journaliste pour vérification.
Après quatre années d’investigations, la juge d’instruction conclut à une véritable « entente préalable » avec un partage des rôles tiré au cordeau. Dans son ordonnance de renvoi, la magistrate pointe du doigt le rôle clé de Jean-Christophe Lagarde : c’est bien lui qui aurait « impulsé » la machination en transmettant directement les pièces falsifiées à Noam Anouar Bouhadjela.
Informations mensongères
Selon la juge d’instruction, l’élément intentionnel du délit d’« escroquerie en bande organisée » ne fait aucun doute : l’élu cherchait sciemment à déstabiliser sa rivale Raquel Garrido et ne pouvait ignorer le caractère mensonger des révélations destinées à être publiées sur le site du Point.
Dans cet engrenage, Noam Anouar Bouhadjela fait figure d’« intermédiaire », quand l’ancien chauffeur hérite du rôle d’artisan du faux. C’est ce dernier qui aurait été chargé de fabriquer les fausses preuves : des captures de messages inventées de toutes pièces et un enregistrement vocal truqué transmis au journaliste.
Ce scandale a déjà eu d’importantes répercussions. Aziz Z., renvoyé du Point dans la foulée de l’affaire, et le directeur de la publication Étienne Gernelle ont été condamnés en mai 2025 à des amendes pour diffamation. Quant à Jean-Christophe Lagarde, qui n’en est pas à ses démêlés judiciaires, il a déjà exécuté une peine de dix mois de prison avec sursis et deux ans d’inéligibilité après une première condamnation en 2022 pour détournement de fonds publics.
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