Adlene Mohammedi, docteur en géographie politique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne : “Un pouvoir avec lequel personne n’a envie de dialoguer est voué à disparaître”

lundi 25 mars 2019 à 13:49
Source de l'article : Liberte-algerie.com

Par Akli Rezouali

Né à Alger, où il y a vécu jusqu’en 2005, Adlene Mohammedi est docteur en géographie politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Spécialiste de la politique arabe de la Russie, il nous livre, dans cet entretien, une analyse exhaustive sur le contexte politique qui prévaut actuellement en Algérie. Selon lui, le projet de transition que propose le régime de Bouteflika n’est qu’une ruse, et s’il venait à être mis en place, il pourrait durer autant de temps que le gouvernement voudrait, car il procède d’une intention malhonnête et est surtout hors cadre légal.

Liberté : La mobilisation populaire en Algérie contre Bouteflika et le régime en place entame son  deuxième mois. Quels enseignements et quel bilan peut-on en tirer au stade actuel de la contestation ?
Adlene Mohammedi : Ce soulèvement populaire a d’abord révélé une chose importante : le pouvoir occulte, cryptocratique qui sévit en Algérie s’est mis dans une impasse. Il s’est attelé à dépolitiser les Algériens, à s’autonomiser d’eux, à leur tourner le dos jusqu’à l’absurde (jusqu’à cette candidature inacceptable) et il en paye le prix fort. Ironiquement, ce sont les Algériens que l’on avait essayé de dépolitiser qui font de la politique aujourd’hui, avec un certain talent et une admirable détermination, et c’est le pouvoir – qui s’était arrogé le monopole de la politique – qui révèle l’étendue de sa médiocrité. C’est une vraie leçon.

Des marches massives, pacifiques et régulières peuvent-elles suffire à précipiter la fin du régime en place ?
Je pense que c’est possible. Elles ne suffisent pas à construire le régime suivant, certes, mais elles détruisent à vue d’œil le pouvoir actuel. Le caractère pacifique de ces marches est un rempart contre la division et l’internationalisation (toute militarisation pousse au recours à des puissances tutélaires étrangères). La détermination des Algériens donne l’image d’une unanimité (et l’unanimité face à l’absurde est la moindre des choses) face au pouvoir algérien. Un pouvoir qui rétrécit de jour en jour et qui ne produit strictement rien d’intelligible. Un pouvoir avec lequel personne à l’intérieur n’a envie de dialoguer est voué à disparaître.

La démarche de transition que le pouvoir en place propose de mener par lui-même, malgré le rejet populaire, est-elle crédible ou est-ce une simple manœuvre politicienne  qui vise à perpétuer l’ancien système de gouvernance, même sans sa partie apparente et sans l’actuel Président qui l’incarne ?
C’est une manœuvre grossière. Les lettres attribuées au Président sortant se ressemblent toutes. Sur la crédibilité de cette démarche de “transition”, il suffit de se poser les bonnes questions : un pouvoir informel qui ne respecte pas l’actuelle Constitution doit-il être le garant de la suivante ? Peut-on faire confiance aux hommes du régime actuel pour construire le régime suivant ? Les poser, c’est déjà y répondre.

Tel que souhaité par le régime en place, ce projet de transition devrait passer par la formation d’un nouveau gouvernement, puis par l’organisation d’une conférence nationale et une nouvelle Constitution à soumettre à référendum avant de parvenir au bout à la tenue d’une éventuelle élection libre et transparente, sans Bouteflika. Un tel processus, s’il venait à être imposé malgré la défiance populaire, ne s’apparente-t-il pas, par la durée qu’il risque de prendre, à un projet de cinquième mandat présidentiel qui ne dit pas son nom ?
C’est en effet une ruse du pouvoir en place. Tout est frauduleux et clandestin dans sa démarche. Ces lettres attribuées au Président, ce “remaniement”, cette “conférence”, cette hypothétique nouvelle Constitution… Tout cela n’est rien d’autre qu’une ruse. Ils gagnent du temps et espèrent nous avoir à l’usure. Comme si les Algériens étaient sortis pour avoir un gouvernement de “technocrates” et une “conférence” susceptible de leur soumettre, un jour, une nouvelle Constitution ! Tout cela est évidemment absurde. Ils jouent la montre, mais ils sont bien obligés de constater que la détermination des Algériens ne faiblit pas.

La démarche qu’ils proposent pourrait prendre autant de temps qu’ils voudront, puisqu’elle n’est fondée sur aucune intention honnête et qu’elle est hors cadre légal en plus. Pour ce qui est du mandat quinquennal qui ne dirait pas son nom, il y a un léger obstacle. Constitutionnellement, après le mois d’avril prochain, le Président algérien n’aura strictement aucune légitimité. En termes d’action anti-démocratique, cela dépasse l’élection frauduleuse qu’ils préparaient. Et je vois mal comment cela pourrait passer.

L’opposition algérienne, dans sa configuration actuelle, est-elle à même de gagner l’adhésion du peuple pour guider une éventuelle transition dans le cas d’un retrait du régime en place dès fin avril prochain ? Sinon, quel projet de transition serait le mieux à même de réussir après le départ escompté de Bouteflika ?
Le pouvoir algérien, et il faut avouer que c’est encore plus vrai depuis l’arrivée de Bouteflika en 1999, a toujours malmené l’opposition et même l’idée d’opposition. Les partis d’opposition ont beaucoup déçu. Certains se sont compromis. On peut dire que les Algériens ont contourné beaucoup d’obstacles (une opposition affaiblie, des syndicats corrompus, un tissu associatif abîmé…) pour se soulever. On peut même dire que les Algériens sont en train de libérer leurs élites du pouvoir en place. Concernant l’opposition, le soulèvement l’aura déjà libérée d’une élection absurde. Malgré tout, on voit que des noms de l’opposition sont adoubés par les manifestants.

C’est bon signe dans la mesure où ce mouvement aura besoin d’une traduction politique nourrie par lui. Pour ce qui est du projet de transition, je pense qu’il faut songer à une véritable Assemblée constituante. Il faut faire en sorte, dans un premier temps, que l’actuelle Constitution soit respectée (ce qui signifie l’absence de toute prolongation). Cela implique une élection présidentielle (organisée par une instance indépendante). Dans un second temps, l’élection d’une Assemblée constituante et le débat national autour de la nouvelle Constitution seraient un prolongement de l’actuel mouvement.
À quoi rime exactement la campagne diplomatique que mène actuellement le gouvernement auprès des grandes puissances occidentales et de la Russie ? Ces pays, quel que soit leur poids géopolitique, peuvent-ils réellement aider le régime algérien à se maintenir même contre la volonté du peuple ?

Cela fait partie de la ruse par laquelle répond le pouvoir algérien à la contestation populaire. À l’intérieur, il est plus contesté que jamais. Il est même lâché par les siens. Il ne peut donc miser que sur l’extérieur. Le choix de Lakhdar Brahimi (pour présider l’hypothétique conférence) et de Ramtane Lamamra (comme “vice-Premier ministre”) est révélateur de cet aveuglement. D’abord, nous ne sommes pas dans le cadre d’un conflit international. Nous n’avons donc pas besoin de diplomates. C’est une affaire tout simplement politique. Ensuite, il ne faut pas oublier qui sont ces hommes. Des serviteurs du régime dont ils sont issus et qu’ils sont venus sauver.

La sous-diplomatie du pouvoir algérien (il ne s’agit pas des intérêts de l’État algérien mais de ceux du clan au pouvoir, donc parler de “diplomatie” serait excessif) ne peut se substituer à la politique. Mais politiquement, le pouvoir algérien s’est rendu insupportable. Pour ce qui est de cette tournée internationale de Lamamra, je ne pense pas qu’elle ait été si fructueuse que cela. La position de la Russie est très prudente. Dans d’autres affaires, la Russie s’est empressée de parler d’ingérence, de déstabilisation et de terrorisme. Là, la diplomatie russe se contente de dire que c’est une “affaire intérieure” et de mettre en garde contre toute ingérence. Ce n’est pas vraiment le soutien ferme au pouvoir algérien. D’ailleurs, quand Moscou évoque le respect de la Constitution algérienne, le pouvoir devrait se sentir visé.

La position de la France à l’égard du mouvement de contestation contre le régime de Bouteflika est très critiquée par le peuple algérien et la rue évoque même certains accords qu’il faut remettre en cause entre les deux pays, notamment pour la livraison de gaz. Comment démêler tous ces imbroglios ?
On peut dire que c’est en France que la ruse du pouvoir algérien a le mieux fonctionné. Dès l’annonce de l’annulation de l’élection présidentielle, on a assisté en France à un moment d’égarement. Presque tout le monde, et cela dépasse largement le gouvernement français, a cru devoir “saluer” cette “victoire” à la place des premiers concernés. Au-delà des intérêts formels de l’État français, la contestation algérienne a été mal comprise en France depuis le début. Certains “spécialistes” ont répété qu’Abdelaziz Bouteflika n’était pas du tout visé par les manifestants et d’autres sottises. L’intimité franco-algérienne ne semble pas empêcher une profonde méconnaissance.

Concernant les intérêts formels, je ne suis pas au courant de ces accords, mais je peux dire que Paris a eu tort de “saluer” les manœuvres du pouvoir algérien. Cela part d’un très mauvais calcul : que la sacro-sainte “stabilité” peut s’imposer sur le dos de millions de personnes qui luttent contre l’absurde. Par ailleurs, ce soutien a exacerbé un ressentiment latent en Algérie. Je pense que c’est un double mauvais calcul : le pouvoir algérien a tort de penser qu’il peut tirer sa légitimité loin des Algériens et les gouvernements étrangers ont tort de penser qu’ils peuvent obtenir quoi que ce soit à l’abri d’un peuple plus que jamais déterminé.

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