Poétique, intelligent, engagé… Dix expériences qui montrent le jeu vidéo autrement.

samedi 1 octobre 2016 à 12:27
Source de l'article : Lemonde.fr

Une simple distraction, dépourvue de sens et se complaisant dans la violence… c’est, d’après une étude du ministère de la culture, la façon dont la plupart des Français perçoivent le jeu vidéo. Pixels, en dix jeux, tente defaire la preuve du contraire.

« Journey », le voyage poétique

Le jeu vidéo n’est pas littérature, mais il sait se faire musique, ou plus exactement musicalité. Journey, aventure initiatique muette longue de deux petites heures, est structuré comme une symphonie classique : quatre mouvements, qui suivent la structure narrative classique de n’importe quel mythe – exposition, problématique, résolution, dénouement – pour en extraire le suc émotionnel. Tantôt entraînant, dépressif, haletant et grisant, il met en peinture, en architecture et en mouvements ce que les compositeurs classiques mettaient en notes de musique.

« Soldats inconnus », le monument pacifiste

Non, les jeux vidéo ne sont pas tous de bêtes simulateurs de « pan-pan boum-boum ». Soldats inconnus, sorti en 2014, est moins un jeu de guerre qu’un jeu sur la guerre : les enrôlés de force, les prisonniers, les familles déchirées, les amours impossibles. Entièrement non violent, astucieux, marqué par un style graphique plus proche du dessinateur Tardi que du cinéaste Roland Emmerich, Soldats inconnus est au jeu vidéo ce qu’A l’ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque est à la littérature : son monument pacifiste.

« The Witness », l’expérience philosophique

Jouer à The Witness, c’est découvrir que le jeu vidéo peut être intelligent. Mieux, qu’il peut constituer une expérience de philosophie des sciences. Lâché dans un monde muet rempli d’énigmes logiques absconses, le joueur apprend à tisser du sens en tâtonnant. Quelles sont les règles du monde ? Comment la connaissance se structure-t-elle ? Qu’est-ce qu’investir son environnement de sens ? Ce précis de philosophie des sciencesréserve des moments de joie qui ne sont pas que de l’ordre du divertissement, mais de l’épiphanie, de l’eurêka, jouissance laborantine de reculer un peu plus loin les frontières de l’incompréhensible.

« Papers, Please », la satire politique

Le jeu vidéo n’a pas peur non plus de s’aventurer sur le terrain politique. Ici, vous êtes un garde-frontière, chargé de contrôler les migrants désireux de rejoindre la glorieuse république d’Arstotzka. Tous les papiers sont en règle ? Sortez le tampon vert ! Un document qui manque ? Un coup de tampon rouge. A moins que… ce migrant légal ne vous paraisse louche, ou que l’histoire de ce voyageur en situation irrégulière ne vous touche. Sauf que, attention, de votre laxisme dépend votre salaire, et donc l’avenir de votre famille. Avec une économie de moyens considérable, Papers, Please dépeint un univers autoritaire orwellien à hauteur d’homme, obligeant le joueur à se poser la question : qu’aurait-il fait dans pareille situation ?

« Device 6 », la littérature libérée

S’il n’est malheureusement disponible qu’en anglais, Device 6 est de ces titres passionnants qui proposent le genre d’expériences impossibles ailleurs qu’en jeu vidéo. Une aventure essentiellement sonore et textuelle, quasi dépourvue de graphismes, mais où les murs de textes se font chemins, décors, énigmes, serpentant sur l’écran, guidant (égarant ?) le joueur jusqu’au bout d’une aventure surréaliste qui doit autant aux classiques du jeu d’aventure qu’à Magritte ou à Raymond Queneau.

Plus classique, mais pas moins passionnant, il est possible de commencer avec l’intrigant Year Walk du même studio, proposant une errance au cœur du folklore suédois.

« Big Pharma », la dérision industrielle

Le jeu vidéo, ce n’est pas que l’action. C’est aussi la gestion, la réflexion, voire le doute. Big Pharma demande de concevoir et de synthétiser des médicaments, d’acheter des centrifugeuses, d’actionner des tapis roulants : rien que de très classique. Sauf que bientôt, le joueur altruiste, qui espère faire le maximum de profits avec les produits les plus efficaces, va déchanter. Car dans Big Pharma, les médicaments les plus utiles ne sont pas forcément les plus rentables. Et de joueurs humanistes, ceux qui veulent faire le meilleur score vont devoir se muer en businessmen cyniques. Un excellent jeu de gestion, qui, en creux, apparaît de fait comme un brûlot contre l’industrie pharmaceutique.

« Her Story », les émotions bien réelles

Le jeu vidéo s’est souvent ridiculisé quand il veut imiter le cinéma. Her Story est une anomalie. C’est peut-être la première fois qu’un jeu se déroule intégralement en séquences vidéo sans se rendre pour autant ridicule. Ici vous enquêtez sur une étrange affaire de disparition. Toute l’astuce du dispositif, c’est que plutôt que de poser des questions à une suspecte (la veuve), le joueur doit inspecter, de façon non linéaire et non chronologique, les bandes vidéo de son témoignage. Un petit bijou d’immersion, rendu possible par la performance de l’actrice Viva Seifert.

« Firewatch », entre fantastique et résilience

Il paraît que le jeu vidéo permet aujourd’hui de raconter des histoires aussi fortes que le cinéma. C’est faux. Il peut parfois faire beaucoup mieux. Ainsi, dans Firewatch (mais on aurait aussi pu citer les productions Telltale, ou l’incontournable Gone Home), le joueur ne va pas seulement compatir pour ce personnage venu oublier en forêt, le temps d’un été, la terrible maladie qui frappe sa femme. En fait, en se glissant dans sa peau, en suivant son quotidien (parfois nimbé de fantastique) de garde forestier, il va véritablement devenir ce personnage, et développer à son endroit un attachement inédit. Un jeu beau et émouvant sur la résilience.

« Bientôt l’été », promenade durassienne

Pendant que certains opposent jeux vidéo et grande culture, d’autres tendent des ponts. Dans Bientôt l’été, le studio belge Tale of Tales explore la frontière entre jeu vidéo et performance artistique en s’inspirant de l’œuvre de l’écrivaine Marguerite Duras. Un jeu atmosphérique où l’on marche, où l’on boit, où l’on fume en jouant aux échecs, et où, évidemment, l’on parle d’amour.

Tale of Tales, avant de tourner la page des jeux commerciaux, régalera encore les joueurs de Sunset, titre plus direct mais pas moins inattendu dans lequel le joueur incarne une femme de chambre sud-américaine qui assiste, depuis son balcon, à la révolution qui embrase son pays.

« The Stanley Parable », labyrinthe humoristique

Quand le jeu vidéo se pose trop de questions, il devient, sous la plume de l’Américain Davey Wreden, son propre objet d’étude. Dans le kafkaïen The Stanley Parable, le joueur incarne un employé qui, un jour, décide dequitter son bureau. Ce qui lui arrive ensuite… ne dépend que de vous. Et de vos décisions, aussi insignifiantes soient-elles. The Stanley Parable ne fait pas que soulever la question du libre arbitre, souvent mise à mal dans l’étroit carcan du jeu vidéo : il le fait avec un humour au millième degré absolument irrésistible.

Avec moins de dérision mais autant de folie, Wreden poussera la démarche encore plus loin avec The Beginner’s Guide, titre introspectif et postmoderne.

A lire aussi :

Mots clés :

Laissez un commentaire :

Abonnez-vous à Algérie360 par email

Actualités en direct

Algerie360 - Rejoignez nous sur Facebook
13 queries in 0,523 seconds.