Sam Hocine, enseignant-chercheur à l’université de Tizi Ouzou : «Il est indispensable de renflouer les caisses et réduire les dépenses publiques, mais il faut maintenir la relance du secteur industriel»

dimanche 2 octobre 2016 à 15:18
Source de l'article : Reporters.dz

Reporters : L’avant-projet de la loi de Finances 2017 contient des mesures fiscales et budgétaires censées permettre de faire face à la conjoncture économique diffi cile que traverse le pays. Qu’en est-il réellement ?

Sam Hocine : Avant de répondre à la question, permettez-moi d’abord de dresser un bref aperçu sur l’économie algérienne. L’Algérie a connu, depuis les deux dernières décennies, deux périodes importantes la première (1989- 1999) – marquée par un ralentissement fl agrant des activités économiques causé par la chute du baril du pétrole – se trouve aggravée par un fort endettement extérieur et le Plan d’ajustement structurel (PAS) imposé par le Fonds monétaire international (FMI). Ces dernières interviennent dans un cadre caractérisé exclusivement par des restrictions budgétaires, des réductions massives de dépenses, des gels ou des coupes d’embauches ou de salaires et même, dans certains cas, aggravés par une hausse considérable de la fi scalité. Par contre, la seconde période (2000-2013) se caractérise par quelques performances économiques et fi nancières, en particulier l’amélioration de la position fi nancière extérieure et l’accumulation de ressources d’épargne budgétaire sous l’effet de la fl ambée des cours des hydrocarbures à l’échelle mondiale. Aujourd’hui, la crise économique que traverse le pays est, malheureusement, causée encore une fois par la dégringolade des cours des hydrocarbures, où l’économie n’a pas su faire preuve de résilience face aux chocs extérieurs. A partir de ce constat amer, on commence à prévoir un retour progressif de la crise de la dernière décennie : austérité, instabilité politique, insécurité, crise sociale, infl ation et chômage. C’est la crainte de tous les Algériens, particulièrement les couches sociales les plus dé- favorisées. Pour répondre à la question, il faut dire que dans un contexte de crise économique, les mesures fi scales et budgétaires visent théoriquement à redresser l’économie, notamment par la relance des activités économiques et la promotion des investissements. Soulignons, cependant, que dans une économie rentière comme la nô- tre, l’absence de stratégies de développement et de promotion des secteurs hors hydrocarbures, d’une part, et le manque de volonté politique en matière d’investissements productifs et la création de plein emploi, d’autre part, justifi ent aujourd’hui le recours de l’Etat aux mesures restrictives non pour faire face à la crise, mais pour l’aggraver et provoquer encore une fois une explosion sociale. L’avant-projet de la loi de Finances 2017 portant des mesures fi scales importantes est une continuité de ce qui a été élaboré durant ces deux dernières années. L’année 2016 est marquée par un rehaussement conséquent des prélèvements obligatoires, la hausse des prix des produits alimentaires, des vignettes, de l’électricité, du carburant causant la dégradation du pouvoir d’achat des Algériens.

Pour faire face à l’effondrement des revenus de l’Etat, le gouvernement table sur l’augmentation des recettes, notamment à travers la taxe sur la valeur ajoutée, qui passe de 17% à 19%. En augmentant les recettes de la TVA, le gouvernement ne risque-til pas de provoquer une baisse de la consommation des ménages ?

Cette mesure intervient, selon nous, pour renfl ouer les caisses de l’Etat qui s’épuisent de plus en plus. Les déséquilibres budgétaires et l’échec des autorités à travers les politiques engagées, notamment dans l’amnistie fi scale et la bancarisation de l’argent provenant de l’informel (LFC 2015), d’une part, et l’emprunt obligataire, d’autre part, sont autant de facteurs justifi ant l’exercice de la pression fi scale sur les ménages et les entreprises. Est-elle une solution ? A l’heure actuelle, les bourses des ménages ont été gravement affectées par la cherté de la vie, où les prix à la consommation ont remarquablement quadruplé ces trois dernières années (dus entre autres à l’infl ation « importée » et à la dévaluation du dinar algérien). Ces mesures fi scales auront un effet négatif sur l’économie, en affaiblissant notamment la consommation des ménages. De plus, elles se font sentir dans le secteur public et affectent directement les entreprises privées qui réduiront à leur tour les embauches. Ce qu’il faut savoir, c’est que dans certaines circonstances, l’effet ré- cessif des mesures d’austérité est si fort qu’il annule tous les efforts de redressement budgétaire consentis. En effet, d’un côté, on réduit les dé- penses mais, de l’autre, le ralentissement économique créé par cette réduction de dépenses diminue également les revenus fi scaux. Malheureusement, ces nouvelles dispositions contenues dans l’avant-projet de la loi de fi nances 2017 vont être approuvées et signées.

Le recours à l’augmentation des taxes et impôts est-il inévitable ?

En général, les politiques d’austérité mises en place font payer la crise aux salariés, retraités, chômeurs. Plus gravement encore, ces politiques accompagnées notamment par des coupes dans les budgets publics auront pour effet d’accroître les inégalités, le chômage, la pauvreté et la précarisation de l’emploi. Mais dans le contexte actuel, il est indispensable de renfl ouer les caisses de l’Etat et réduire les dépenses publiques, mais il faudrait maintenir le projet de relance du secteur industriel. Cette situation semble, toutefois, diffi – cile à réaliser du fait des pressions fi scales exercées sur les entreprises et les autres secteurs créateurs d’emplois. Etant donné que les entreprises et les ménages sont les deux agents qui font marcher la machine économique du pays, l’augmentation de la TVA pour les entreprises risque de paralyser son cycle de production, ce qui entraîne systématiquement une crise de production affectant « dangereusement » le pouvoir d’achat des ménages. Pour répondre clairement à la question, le plus important argument qui laisse les Etats réticents à l’austérité est bien le chômage et la détérioration du pouvoir d’achat des ménages. Le rehaussement de la fi scalité de manière irréfl échie, voire même irrationnelle, risque de provoquer une véritable crise économique (sous-production/ sous-consommation) et, par conséquent, une explosion sociale certaine. On ne peut éviter alors ces compressions budgétaires et pressions fi scales draconiennes que lorsqu’on commence à mettre en place des stratégies de diversifi cation de l’économie nationale, d’une part, et promouvoir le secteur agricole et industriel, d’autre part.

Que pensez-vous de la levée de l’interdiction d’importation des véhicules de moins de trois ans ?

Actuellement, la demande interne à l’achat a remarquablement baissé du fait de la cherté des véhicules neufs et d’occasion. L’offre, quant à elle, demeure importante et connaît une stagnation sur le marché (neuf et occasion) sous le même effet. Si la levée d’interdiction d’importation se met en exécution, le marché de l’automobile peut se confronter à une concurrence accrue (mais dé- loyale) sur le marché de l’occasion (parallèle) où les prix du véhicule peuvent revenir à la baisse (avantage pour le citoyen), or, cela va défavoriser le marché règlementé (concessionnaires) et alimenterait systématiquement le marché informel et la circulation du cash. En défi nitive, l’autorisation d’importation des véhicules d’occasion intervient dans un contexte de crise que traverse le pays. L’Etat cherche surtout à réduire à la fois les dépenses publiques et les factures d’importation pesant lourdement sur le Trésor public en mobilisant des ressources supplémentaires (frais et droits de douane, taxes…). Les conséquences d’une telle « alternative » peuvent être néfastes à l’économie : fuite de capitaux, évasion fi scale, pratiques frauduleuses. Enfi n, nous pensons que l’importation des véhicules d’occasion constitue une stratégie contradictoire à la promotion du secteur de l’industrie automobile, mise en œuvre ces dernières années. Et tant pis pour la production locale !

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