Nourredine Bouderba, spécialiste du monde du travail : « L’enjeu est que l’Intersyndicale ne dérape pas sur le terrain par la recherche de l’affrontement »

jeudi 24 novembre 2016 à 23:32
Source de l'article : Reporters.dz

Nourredine Bouderba, spécialiste du monde du travail et ancien membre du conseil d’administration de la Cnas, s’est distingué durant ces dernières semaines par une analyse sur le déficit de la Caisse nationale des retraites aux antipodes des arguments avancés par le gouvernement pour justifier la réforme qu’il veut faire passer. A chaud, il réagit, ici, au mouvement de l’Intersyndicale et donne son avis sur certains points du dossier.

Reporters : La grève de trois jours de l’Intersyndicale contre la réforme du régime des retraites a pris fin hier. Quelle appréciation faites-vous ?
Nourredine Bouderba : Pour l’instant, il s’agit d’un mouvement gagnant. Ses animateurs ont montré qu’ils sont loin de toute logique corporatiste et qu’ils défendent les droits de tous les travailleurs à travers tout le territoire national. C’est là, me semble-t-il, un fait nouveau qui montre un niveau de maturité et de solidarité qu’on n’a pas tellement vu par le passé.

Si on prend, par exemple, les syndicats enseignants, ces derniers ont toujours revendiqué le départ à la retraite après 25 ans de service. Pour l’intérêt de l’Intersyndicale, ils ont mis de côté cette revendication pour jouer collectif.
L’Intersyndicale a donné rendez-vous à ses troupes pour un rassemblement dimanche prochain devant l’APN. Quelle lecture avez-vous de cette décision ?
L’enjeu est que l’Intersyndicale ne dérape pas sur le terrain par la recherche de l’affrontement. Il lui faut maintenir la pression par le dialogue et les deux parties, syndicats et gouvernement, doivent faire des efforts et se parler. Dans l’état actuel du pays, qui connaît une crise économique, politique et sociale, c’est ce qu’il y a à souhaiter.

L’exacerbation du bras de fer entre l’Intersyndicale et le gouvernement pourrait mener au pourrissement, ce qu’il faut éviter quand on sait aussi quels sont les dangers auxquels le pays est exposé.
Qui du gouvernement et des syndicats doit faire un geste ?
Le gouvernement doit aujourd’hui aller vers le dialogue et dans les plus brefs délais. Cette grève, c’est aussi la preuve du déficit de communication de la part du gouvernement. Si on examine le projet du code du travail à venir, un des amendements proposés insiste sur le désir du gouvernement «d’approfondir le dialogue social ». Or, comme on peut le constater, il n’en est rien.
En cas de passage de la réforme voulue par le gouvernement, que se passera-t-il ?
Les premières victimes seront ceux qui ont commencé le travail jeunes. Avec cette réforme ils auront cotisé en tout 44 ans, mais sans prise en compte de ces dix ans supplémentaires lors de leur départ à la retraite.

Des études internationales prouvent que les ouvriers ont une espérance de vie de 7 ans de moins que les cadres supérieurs qui, eux, commencent à cotiser à partir de 26-28 ans, alors que les ouvriers le font à l’âge de 16-18 ans. Ce que je veux dire par là, c’est que les ouvriers vont cotiser dix ans de plus, pour perdre 7 ans d’expérience de vie et donc 7 ans de droits de retraite. On va aller vers le modèle français qui depuis 2012 ne prend plus en compte ces dix ans.

Les deuxièmes victimes seront les travailleurs qui exercent des professions pénibles et sans carrière pleine, puisque cette catégorie n’aura plus la force de travailler au bout d’un certain temps. On va en faire de vieux chômeurs en difficulté.
Depuis quelques jours, on parle d’une liste des métiers pénibles. Quel est votre commentaire là-dessus ?
Je pense qu’il est impossible dans l’état des lieux actuels de parler d’une liste des métiers pénibles. Pour décréter qu’un métier est pénible, il faut avant tout un axe référentiel des critères de tous les secteurs d’activité, qui va permettre d’évaluer la durée et la fréquence d’exposition à la pénibilité.

C’est-à-dire la charge de travail, l’environnement du travail et le risque émotionnel. Je pense qu’un tel référentiel doit se baser sur la médecine du travail. Or, la médecine du travail en Algérie n’est plus tellement présente. Il n’y a aucune statistique sur les risques liés au travail non plus.
Il faut un système d’enregistrement qui permettra d’avoir un taux d’exposition en termes de jours et de nuits. Hors ce contexte, cette liste sera un piège et va encore créer la discorde dans les rangs des travailleurs.

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