Mes cousins des Ameriques de AREZKI METREF Be cool, man ! kayane the hope

jeudi 3 août 2017 à 11:06
Source de l'article : Lesoirdalgerie.com

Quand le métier d’écrivain coïncide exactement avec le métier de journaliste, il arrive que l’œuvre ainsi créée fonde sous un même souffle la littérature et la poésie, les faits racontés et les choses les plus simples de la vie. Et cela donne parfois une œuvre lumineuse.
Arezki Metref en a fait l’expérience. Une expérience émotionnelle, une histoire vraie où la vie et lui-même se mettent en scène à chaque instant. Et comme l’écrivain connaît parfaitement ses techniques, le récit est somptueux, tant la profondeur des instants les plus ordinaires, les plus précaires, est saisissante.
Avec Mes cousins des Amériques, le voyageur attentif offre aujourd’hui au lecteur un passeport pour l’aventure, la découverte et l’imagination. C’est une série d’instantanés, de miettes de vie, de personnages pris sur le vif, d’images en mouvement.
De l’action continue, comme si l’auteur projetait l’histoire sur un écran. Ce qui fait penser au cinéma, c’est que le jeu d’images de Arezki Metref concourt à un remarquable effet scénique. Le lecteur est ainsi tenu éveillé jusqu’à la dernière ligne, prisonnier volontaire de cette jubilation tant recherchée et qu’il ressent du début jusqu’à la chute finale du livre.
Oui, Arezki Metref a l’art d’«habiller» les événements et les personnages authentiques qu’il fait découvrir au lecteur. Il sait les rendre plus attrayants. Son expérience de la vie et ses multiples casquettes (les genres et registres dans lesquels il excelle) ont été d’ailleurs mis à contribution dans l’écriture de ce livre. Comme grand reporter, d’abord, il a su mettre en scène l’information pour faire rêver le lecteur. Ensuite, il y a la longue pratique de l’écriture poétique, romanesque, théâtrale (voire cinématographique et picturale).
Rassemblées ici en un bouquet d’un feu d’artifice, ces formes d’écriture laissent exploser la création. Enfin, l’explorateur de l’esprit, de la raison et des idées (c’est-à-dire l’essayiste) se glisse parfois dans le récit, non pas pour intellectualiser, mais plutôt pour éclairer et préciser sa pensée. Les différents personnages qui existent en l’écrivain sont donc en dialogue. Comme des pièces indissociables et qui se complètent, ils racontent, de manière harmonieuse, rythmée et sans fausse note, les deux voyages aux Amériques.
L’auteur précise, d’emblée, dans l’avant-propos : «Il s’agit ici de deux voyages. ‘‘Si tu vas à San Francisco’’ est un road trip réalisé durant l’été 2015 en Californie et dans le Nevada. Quant à ‘‘Un Berbère au pays des Iroquois’’, c’est un voyage presque pépère réalisé au cours de l’été 2016 à Montréal et ses environs, à Ottawa et à New York».
Juste avant ce détail, le clin d’œil complice au lecteur : Arezki Metref souligne que «le meilleur voyage», pour lui, reste celui de l’écriture et de la rencontre avec le lecteur. Et «là, dans l’intimité retrouvée de son bureau ou à la terrasse de son café préféré, on refait le parcours avec ses notes, ses photos, ses films, tous les documents que l’on a glanés, avec les visages, les voix, les paysages que l’on a rencontrés et qui restent gravés dans la mémoire. Avec tout cela donc, on refait le voyage mais cette fois ouvertement en vue d’un partage avec le lecteur». Déjà, on comprend que l’auteur a placé la barre haut : se surpasser, être très inventif pour surprendre toujours le lecteur et enrichir sa réflexion. Le récit n’est pas un journal de voyage qu’on tient jour après jour, où on narre «par le menu tant de détails insipides, d’événements insignifiants» (Claude-Lévi Strauss, cité en incipit). Pour Arezki Metref, l’occasion est plutôt trop belle de mettre en scène le côté théâtral de la vie américaine et de se voir soi-même y évoluer («C’est la première fois qu’un écrivain algérien consacre un ouvrage de ce type à cette région du monde», écrit l’éditeur). Et comme l’Amérique est un pays où «la seule limite est le ciel», un pays aux immenses distances, où le mouvement, la vitesse, la sensation sont prédominants, où les contrastes sont saisissants et les changements très rapides, où les gens ont des rêves, des ambitions et des motivations, il fallait coller à la dynamique par laquelle l’Amérique avance. Il fallait aiguiser ses talents d’écrivain au contact d’un idéal incarné par les enfants d’une grande nation, dans leur diversité et leur pluralité.
En quelque sorte, il fallait écrire «à l’américaine», avec du répondant, de l’intensité dramatique, mais tout en imposant sa griffe… «Just facts» (les faits, rien que les faits) et ne pas trop s’embarrasser de chichis et d’abstractions. Utiliser un langage vivant, concret, colore, parfois extravagant, au contenu hautement émotionnel contribué à produire une prose savoureuse et à apporter de la lumière.
Tout cela, Arezki Metref le sait depuis longtemps, lui qui a habitué le lecteur à plus être en présence d’un fait que d’une phrase. Il a toujours écrit court, privilégiant la concision et la précision. Pour mieux jongler avec les mots, celui qui fait preuve d’une incroyable vivacité d’esprit et de style a recours à des phrases imagées, actives, percutantes, sans graisse aucune. Il peut filer les métaphores sans jamais occulter l’information. Et lorsque sa poésie très imagée, jubilatoire, vient elle aussi bousculer l’esthétique du conformisme, c’est pour que le texte garde son tempo. Dans Mes cousins des Amériques, Arezki Metref se sent, naturellement, comme un poisson dans l’eau. Ni dépaysement ni une quelconque «adaptation» ou «réglage» de son écriture. Son langage a du caractère, reflet d’un tempérament créatif qui n’a pas besoin de se mettre à l’air du temps mais seulement soucieux de coupler à la narration l’élément essentiel qu’est la vérité.
«Pour moi, un reportage est une nouvelle entièrement basée sur la réalité», disait Gabriel Garcia Marquez.
Aussi Arezki Metref ­— égal à lui-même et restant personnel ­— offre au lecteur un ouvrage frais, surprenant, où il sait être persuasif quant à la réalité du monde qu’il donne à découvrir et selon sa propre vision.
Déjà, la perspective du voyage aux états-Unis fait affluer les souvenirs, tout ce qui peuple la mémoire créative de l’auteur. «On traîne son passé derrière soi comme la queue d’une comète» (Witold Gombrowicz, autre écrivain). Retour sur le consumérisme culturel et onirique de l’auteur durant les vertes années. C’était du temps où l’Algérie était une Amérique qui s’ignore. Les rêves les plus fous, le romantisme moderne se bousculaient au palimpseste de l’idéal révolutionnaire. Ambivalence des pensées, schizophrénie existentielle, criants paradoxes, «USA, fascination et répulsion» (chapitre 1), liaisons coupables, amours difficilement avouables. Les icônes de l’art, du génie, du talent, de la mémoire et du rêve avaient pour nom Angela Davis, Bob Dylan, Joan Baez, Scott Mac Kenzie, Jack London, Dashiell Hammett, Humphrey Bogart, Jacques Kerouac, Allen Ginsberg, etc. Alors, quand on a l’esprit irrigué par cette «contre-culture», on rêve secrètement de se rendre à San Francisco un jour. Aller voir de plus près «ce pays où tout devient toujours spectacle imprévu pour les yeux, fantasmagorie, changeant mirage» (Pierre Loti). Impulsion combattue durant des années. Ce n’est finalement qu’en juillet 2015 que Arezki Metref prend sa décision : «Comme beaucoup, je me sentais désormais capable de découpler l’inique politique internationale de la curiosité quasi anthropologique que suscite la société américaine.» Dès lors, ajoute-t-il, «j’avais un objectif minimal : aller sur la trace des écrivains de San Francisco (…) Départ le 29 août !» A partir de là, tout va aller très vite.
Mais, «le cool, man !», rassure l’auteur. Le lecteur est tout de suite mis dans le bain, le confort de lecture est garanti pour découvrir — en même temps que l’artiste de la plume — la vie sous toutes ses facettes. Le voyage commence. Par exemple, à San Francisco où le narrateur doit retrouver un cousin à lui : «A l’affût de mon cousin, je scrute les visages et je m’aperçois que sept conducteurs sur dix sont de type asiatique. A n’en pas douter, San Francisco est bien la première colonie chinoise des Etats-Unis.» L’observateur attentif a également noté ceci : «Ici, on dégaine plus vite les téléphones que les revolvers dans les westerns. Les appels se déclinent dans toutes les langues. Debout, adossé à un pilier, un mec crie en kabyle dans son téléphone qu’il faut prévenir Haddouche qu’il vient de débarquer.» Arrive enfin Amine, le «parent installé dans le coin depuis une vingtaine d’années». Le cousin «a quitté l’Algérie dans les années noires, comme des milliers de compatriotes avec des fortunes diverses», et il s’est plutôt bien débrouillé. La recette ? «Ici, il faut bosser. Quand on travaille, on finit toujours par s’en sortir.» Amine occupe une magnifique maison en bois. A la question de savoir pourquoi bon nombre d’Algériens s’expatrient, il répond dans son sabir algéro-américain : «Il n’y a pas que les conditions matérielles. C’est qu’en Algérie, makache the hope (no future).» Arezki Metref raconte ensuite son «premier dimanche à San Francisco» (chapitre 4), juste avant d’enchaîner avec le road trip qu’il va entreprendre avec Dahmane («cet ami commun que Fellag m’a fait connaître et qui s’est proposé pour me servir de guide dans cette Californie où il vit depuis 40 ans»). Dahmane, personnage «solaire», entraîne l’auteur dans un road trip d’une dizaine de jours. Le périple californien est effectué à bord d’une Mercedes décapotable. Surprenant voyage de découverte, de rencontres inattendues… Le récit ressemble à un photogramme, un film pris image par image. «Et je vois défiler des hectares de ces champs agricoles qui nourrissent les Etats-Unis, des kilomètres de routes bien entretenues, des arbres innombrables…» Et ces forêts d’éoliennes pour «capturer le vent» (Dahmane). La propreté de la chaussée ? «Une loi réprime d’une amende de 1000 dollars quiconque jette, ne serait-ce qu’un mégot, depuis la voiture.» Rencontre de Krimo, «cet ami algérien de Dahmane». Les deux ont créé, avec d’autres Algériens, l’AAA-NC (Algerian American Association Northern Californian). «Ils se démenèrent lorsque l’Algérie eût besoin de solidarité, notamment lors du séisme de 2003. Ils ont fait partie aussi en 2011 de la délégation d’une quarantaine de chercheurs et ingénieurs sur les 300 Algériens travaillant pour la technologie de la Silicon Valley, qui se rendit à Alger pour un forum sur les start-ups», fait remarquer l’auteur. Le périple se poursuit jusqu’à Lake Tahoe, «à la frontière entre l’Etat de Californie et celui du Nevada» (là où John Steinbeck avait écrit son premier roman, La coupe !, nous dit Arezki Metref). Intrusion dans les casinos du Nevada (ils sont interdits en Californie), là «où les lumières ne s’éteignent jamais» et où «on voit de tout, sauf des horloges»… A mesure que se fait le road trip, l’auteur s’invite à une introspection plus attentive : «Il me faudra un certain temps avant d’atterrir dans la réalité américaine après m’être défaussé de la mythologie charriée par le cinéma, la BD et la littérature». Découverte de soi-même, de la culture du voyage en voiture et de la légendaire route 66 (The Mother Road), de Folsom et de la Ruée vers l’or, visite de Sacramento, la capitale de la Californie. Rencontre avec les Algériens de la Silicon Valley (ils enseignent à Stanford ou occupent des postes de hautes responsabilités dans de grandes sociétés informatiques) et qui se sentent «vraiment bien dans leur peau». Les étapes se succèdent : San José, Salinas (et visite du musée Steibeck), Santa Barbara, Santa Monica, Hollywood (où Salah, un Algérien d’El Harrach, tient une boutique de souvenirs), Las Vegas (ou Sin City, la ville du Péché), San Diego et, enfin, «un deuxième dimanche à San Francisco» (chapitre 13, le dernier de la première partie du livre). A la fin de ce périple mouvementé, le lecteur comprendra pourquoi, d’une certaine manière, «c’était San Francisco qui venait à lui» (à l’auteur) en réalité.
Quand au voyage au Canada, couplé d’une incursion inattendue à New York (deuxième partie, 14 chapitres), il sera pour le lecteur une autre pochette surprise, un cornet de friandises contenant des petits cadeaux inespérés. C’est une mine d’informations, d’anecdotes, de notes, de sensations, de retrouvailles… Cette fois, nous invitons le lecteur à faire le pouceux (un auto-stoppeur, en langage du Québec) : Arezki Metref saura le conduire à bon port tout en lui expliquant des tas de choses qui lui feront connaître le Canada. Bonne lecture !
Hocine Tamou

Arezki Metref, Mes cousins des Amériques, éditions Koukou, Alger juillet 2017, 220 pages, 800 DA.

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