«Lalla Zouleikha Oudaî, La Mère Des Résistants» DE KAMEL BOUCHAMA Une héroine d’envergure nationale

jeudi 10 novembre 2016 à 18:51
Source de l'article : Lexpressiondz.com

L’Expression: «Lalla Zouleikha, la mère des résistants», le titre de votre livre qui vient de paraître aux Éditions Juba, est-ce un retour aux sources, puisque l’héroïne de votre nouvelle production est de Cherchell?

Kamel Bouchama: Votre question est un appel à une profonde explication. Pourquoi? Tout simplement, parce que d’une part, je ne me suis pas enfermé dans le carcan de la localité et, d’autre part, parce que je me suis donné cette possibilité de décrire la combattante Lalla Zouleikha, dans un espace national, voire plus grand, dans le cadre de ces Femmes célèbres qui ont fait l’histoire de l’Humanité.

Il est vrai, cependant, que j’ai eu du plaisir à la raconter dans son environnement d’origine, d’abord chez ses ancêtres, les Hadjoutes, où elle est née et pétrie dans la glaise de cette fougueuse tribu de la Mitidja, qui a été conduite dès 1830 par Abdelmalek Sahraoui El Berkani, pour mener la guerre contre le colonialisme français. Il est vrai aussi qu’elle a parfait son éducation militante et patriotique à Cherchell, cité millénaire et capitale antique.

Son école se trouvait au sein de la famille de son époux, El Hadj Ahmed Oudaï, une famille de combattants et qui l’a prouvé sur le terrain de la réalité et au contact du foisonnement nationaliste qui ne cessait de s’amplifier au sein des militants et, principalement, après les massacres du 8 mai 1945.
Toutefois, et indépendamment de ce coup d’oeil que je fais à une région qui a tant donné et beaucoup souffert sous le régime colonial, je me dois d’exprimer ma fierté et la fierté des miens – sans esprit régionaliste -de mettre en exergue le combat de notre héroïne nationale Lalla Zouleikha. Héroïne nationale…, le mot est lâché!

Et il n’est pas en surplus car, qui peut contester cette magnifique qualité à une authentique combattante, qui est tombée en plein maquis, les armes à la main? Personne, je pense, au regard de son parcours, de son audace, de son dévouement, de son amour vrai, sincère, de son honnêteté envers Dieu, le Tout-Puissant, à qui elle ne demandait que la possibilité de mourir pour sa patrie…!

Vous commencez votre ouvrage avec une étonnante comparaison de Lalla Zouleikha Oudaï à Noussayba Al Ansariya, pourquoi ce détour par l’Histoire?
C’est très clair dans mon esprit, et cette présente question me permet de continuer sur ma lancée, en disant que Lalla Zouleikha n’est pas racontée dans mon ouvrage en tant que combattante de Cherchell et de sa région ou simplement une moudjahida de la Wilaya IV historique. Je la raconte en tant que symbole du combat de la Femme algérienne; et ainsi, je réponds directement à votre deuxième question par le biais de cette comparaison juste, qui la situe dans un espace plus large, c’est-à-dire dans un environnement historique, autrement plus important.
En effet, je la situe, dûment, dans le combat éternel des femmes dans notre communauté islamique et ailleurs, dans notre continent et dans le monde. Je la situe dans le combat de Noussayba Al Ansariya – que je cite dans mon ouvrage, la fille de Kaâb, (qu’Allah soit satisfait d’elle), de même que dans celui de Lalla Fadhma N’Soumer, l’héroïne nationale de Haute Kabylie, celle qui a créé son propre mouvement de libération contre la colonisation française, et qui s’est jetée dans des batailles sanglantes, pendant plus de sept ans, face aux armées du maréchal Randon.

Je la situe également, dans la lutte du continent africain et dont nous faisons partie. En bref, je situe notre téméraire moudjahida dans le combat éternel des femmes intrépides et vaillantes avec lesquelles elle a eu aisément sa place et ainsi, notre «capital révolutionnaire», ne sera que renforcé par le souvenir de ces vraies combattantes, qui ont su construire le symbole nationaliste au féminin, en produisant ce regard sensible et conscient sur l’avenir de nos pays.

En rentrant dans le vif du sujet, vous racontez Lalla Zouleikha et son engagement dans le nationalisme, ensuite vous enchaînez avec son adhésion spontanée à Novembre 1954. Donnez-nous plus de précisions pour que nos lecteurs connaissent amplement cette patriote dans son itinéraire de militante?
En effet, il fallait dire aux jeunes et à ceux qui ne la connaissaient pas, ce qu’elle était dans sa vie militante, oeuvrant pour la liberté de son peuple. Occulter cette période importante d’une femme aussi célèbre, c’est méconnaître les véritables potentialités patriotiques de notre pays, celles qui ont été les moyens indispensables qui nous ont permis de conforter et de réussir notre démarche émancipatrice.

Ainsi, en racontant Lalla Zouleikha à travers son engagement dans le nationalisme, ensuite à travers son adhésion spontanée à Novembre 1954, c’est faire le bilan d’un cheminement logique de la vie d’une combattante qui n’a jamais cru aux atermoiements, ni même aux solutions pacifiques avec un ennemi à l’ambition démesurée, de même au verbalisme des réquisitoires dressés contre le système colonialiste, et qui n’en finissaient pas au sein de groupes et de formations vivant de chimères. Et là, notre patriote a dit basta! De Marengo, sa ville natale, aujourd’hui Hadjout, elle prenait conscience de son statut de colonisée. Elle refusait l’inacceptable et rentrait dans la bataille politique d’abord, pour déborder, ensuite, sur des actions concrètes, celles où elle devait s’investir dans la sensibilisation, la formation et la mobilisation.
Plus tard, Lalla Zouleikha adhérait spontanément aux impératifs de Novembre 1954. «Et le combat continue!», se rassérénait-elle. Elle ne devait s’arrêter en aucune façon. Il fallait qu’elle aille jusqu’au but final: la libération du pays. Sinon pourquoi devait-elle veiller, constamment, à fleurir ce jardin de l’expression libre et de l’action directe qui permettaient à tout Algérien d’exprimer ses profondes aspirations, et l’une des principales, étant son émancipation sous sa forme la plus concrète et la plus civilisée…, par le recouvrement de sa souveraineté nationale?
Ainsi, Lalla Zouleikha, dont l’attitude face au colonialisme n’avait pas cessé d’évoluer au fil du temps, était omniprésente sur le terrain pour oeuvrer inlassablement au départ des impénitents colonialistes. Et sa présence lui exigeait des décisions radicales, celles par exemple où elle sommait son fils Lahbid de prendre le chemin du maquis pour faire son devoir, de ne voir qu’une seule alternative pour son époux, El Hadj Larbi: prendre lui aussi le même chemin que son fils et, un peu après, à son tour de décider de rejoindre l’ALN pour se consacrer à son devoir.
C’est alors que le 21 mars 1957, à la suite d’une dénonciation, et contrainte d’abandonner sa clandestinité, sa maison et ses enfants – le dernier Abdelhamid, était âgé de six ans et avait la rougeole – elle a décidé de franchir le Rubicon et rejoindre définitivement le maquis. Cette décision lui a été commandée, encore, par le fait que tout le réseau FLN de Cherchell a été découvert et ses membres arrêtés.

Lalla Zouleikha, au maquis… Peut-on connaître quelques hauts faits de cette grande moudjahida que vous appelez «la mère des résistants»?
Les hauts faits? Elle en a eus, assurément et… beaucoup, dans sa carrière de patriote, encore plus durant sa présence au maquis, parmi ses frères les djounoud! Alors, si l’on décide d’ouvrir ce registre la concernant, on ne peut qu’être face à un inventaire élogieux de grandes et incroyables actions que l’on peut appeler les hauts faits, et traduire par «marques de fierté».

Mais est-ce que Lalla Zouleikha, de son vivant, nous aurait permis d’en parler, dans le style dithyrambique qu’affectionnent certains de nos frères qui, malheureusement, n’ont rien à montrer quand ils ouvrent leur boîte à souvenirs? Respectons donc sa mémoire et celle des moudjahidine et moudjahidate, modestes comme elle et qui, jusqu’à l’heure, parce que notre Seigneur leur a prêté vie, ne veulent faire étalage, ostensiblement, de tout ce qu’ils ont fait pendant les années dures de la révolution.

Ils se contentent de dire, en aparté et en bons croyants, «nous avons entrepris des actions simples, mais toujours utiles; nous les avons accomplies selon la volonté de Dieu qui a guidé nos pas». Ainsi, sans vouloir contrarier sa mémoire, je vous dis que les nombreuses actions qui, pour elle, paraissaient modestes et normales, l’Histoire les inscrira en lettres indélébiles.

Mais bien avant ce travail de mémoire, je vous informe qu’un grand réalisateur de cinéma algérien est en train de préparer un long court métrage qui va mettre en valeur cette moudjahida, digne d’être bien connue dans son pays. Entre-temps, les lecteurs auront ce privilège de la connaître, amplement, en appréciant l’ouvrage qui lui est consacré et dont j’ose dire qu’il sort de l’ordinaire, comme je l’ai signalé au début de cet entretien.

Parlez-nous, enfin, du martyre de la moudjahida et expliquez-nous pourquoi la romancière Assia Djebar a-t-elle intitulé le livre qu’elle lui a dédié: «La femme sans sépulture»?
Oui, mais tout d’abord, il faut parler de notre combattante, après son arrestation lors d’un imposant ratissage. Elle est restée elle-même, une patriote, taillée dans le roc des Berbéro-Hadjoutis, qui ne savait pas ce que voulaient dire certaines expressions, comme «regarder en arrière» ou «passer à table» puisque, des mois plus tôt, bien avant sa capture, elle déclarait à sa famille: «Même si on doit me brûler comme Jeanne d’Arc, je ne parlerai pas!».

Et c’est ce qu’elle a fait, en jetant aux pieds de ses bourreaux toute sa hargne, façonnée dans les idéaux de Novembre. Pendant les dix jours qu’elle a passés sous une guitoune, elle est restée sur sa constance, intraitable, tenace, stoïque malgré le calvaire des tortures et de l’humiliation de la part d’exécuteurs de sinistres besognes.

Dix jours d’enfer à travers lesquels l’héroïne du Dahra se comportait comme ces «géants» de l’Histoire qui ont inscrit leurs noms en lettres d’or, d’autres disent en lettres de feu. Et là, elle présageait sa fin, clairvoyante et lucide, en toute harmonie avec son esprit, comme si déjà elle était habitée par cet ange de la mort qui remontera porteur de son âme. Le soldat qui rentrait sous la tente, la trouvait lasse, mais impassible sur les principes, jusqu’à son dernier souffle…
Oui, elle prononçait la «Chahada» et hurlait de toutes ses forces, celles qui lui restaient après dix jours d’affreux supplices: «Allaaaaaah Akbar! Tahya El Djazaaaïr!». Après le silence, un court instant de silence…, des coups de feu qui transperçaient le calme de la vallée…, et puis, plus rien! Comme un film qui marque sa fin. Maintenant, pourquoi la regrettée Assia Djebar a-t-elle intitulé son roman «La femme sans sépulture»?
La réponse est simple. Parce qu’au moment où elle l’écrivait, le corps de Lalla Zouleikha Oudaï n’était pas encore retrouvé. Et ce n’est que 20 ans après, qu’un paysan de la région du nom d’Ahmed Khodja a montré sa tombe à ses enfants qui n’ont pas cessé d’investir toute la région, à la recherche de la sépulture de leur maman. «Elle avait toujours ses menottes aux mains», leur confiait-il…
Aujourd’hui, Lalla Zouleikha est enterrée au cimetière des chouhada de Ménaceur.

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