50e Anniversaire de l’UGEMA de Mahfoud Aoufi: Une histoire associative entamée en 1919

mercredi 9 août 2017 à 14:22
Source de l'article : Lesoirdalgerie.com

L’histoire retiendra que, moins d’une année après sa création en juillet 1955, le syndicat étudiant Ugema a tôt fait de s’engager dans la guerre de Libération nationale. C’était suite au fameux appel du 19 mai 1956.

L’évolution de l’organisation, ses diverses contributions au combat libérateur sont rappelées dans ce recueil de textes. Des témoins et acteurs donnent ici un éclairage sur certains côtés trop peu connus de l’histoire. Quoique le sujet est appréhendé sous un esprit partisan et dans les limites de l’histoire «officielle», l’initiative de Mahfoud Aoufi mérite d’être saluée. Cet ancien membre du conseil exécutif de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (Ugema) a, depuis toujours, conservé de précieuses archives sur l’organisation estudiantine en particulier, des documents qui ont fait le bonheur des historiens.

Cette fois, Mahfoud Aoufi a eu la bonne idée de faire un livre à partir des différentes interventions à la rencontre célébrant le cinquantième anniversaire de la création de l’Ugema (Tlemcen, 29-30 juin 2005). Le fil des communications et des messages est enrichi d’importants documents en annexes : appel de l’Ugema du 19 mai 1956 rapport moral du président du comité exécutif au 4e congrès de Tunis en 1960, statuts et instances dirigeantes de l’organisation.
Cet «ouvrage collectif dirigé par Mahfoud Aoufi» et qui vient de paraître aux éditions la Renaissance est riche de rappels et d’informations historiques qui aideront le lecteur à mieux connaître l’Ugema et le travail des élites intellectuelles de l’époque.

Parmi les neuf intervenants qui ont donné des communications à la rencontre de Tlemcen, on retiendra, par exemple, la prise de parole de Belaïd Abdesselam. Dans son «allocution d’accueil», le président du comité d’organisation de la commémoration a notamment évoqué l’Unef (Union nationale des étudiants de France). Belaïd Abdesselam a rappelé le concours précieux des membres de l’Unef, lesquels «dans des circonstances particulièrement difficiles pour eux, furent pour nous des compagnons et des partenaires très appréciés, depuis le jour de la création même de l’Ugema». Une telle reconnaissance est confortée par la «nuance» suivante : «Certes, des divergences avaient bien surgi entre nous, durant ces années de notre lutte et pour des raisons évidentes, mais il nous plaît de témoigner aujourd’hui, que nous nous sommes très souvent retrouvés ensemble sur l’essentiel et que l’Unef a fini par devenir au sein de la jeunesse française, l’une des organisations qui ont le plus agi et lutté pour que fussent reconnues les aspirations nationales du peuple algérien et pour que les relations entre nos deux peuples, le peuple algérien et le peuple français, fussent établies sur les bases d’une coopération étroite, juste et durable».

Des relations qui n’ont pas été un long fleuve tranquille. Car, au-delà de la reconnaissance du rôle important joué par l’Unef, il est plus exact de dire que les deux syndicats étudiants ont eu des rapports à rebondissements et complexes : moments de fraternité puis difficultés de dialogue, déclarations communes suivies de la rupture du dialogue, reprise des relations sur fond de divergences, etc.

Entre parenthèses et pour mieux connaître cette complexité, le lecteur est invité à lire les livres de Mohamed Harbi, Robi Morder, Dominique Wallon, Gilbert Meynier, Clément Moore Henry…
Le texte de Belaïd Abdesselam est suivi du discours du président de la République à ce 50e anniversaire. Pour Abdelaziz Bouteflika, «les intellectuels algériens et le mouvement estudiantin ont joué un rôle de premier plan dans la cristallisation d’une conscience nationale unifiée et dans la modernisation de notre peuple malgré leur petit nombre et la terrible pesanteur de la domination coloniale». Aussi bien «la création de l’Ugema, en juillet 1955, est un moment lumineux de l’histoire de notre mouvement national et de notre guerre de Libération nationale».

Le discours prononcé à Tlemcen est pourvu de sens, de références historiques, d’hommages aux martyrs… Abdelaziz Bouteflika a également souligné ceci : «L’importance de l’action de l’Ugema réside, d’abord, dans le fait d’avoir fait basculer le mouvement étudiant algérien et avec lui la plus grande partie des intellectuels sur la position du FLN-ALN, et de mettre une nouvelle fois en échec la stratégie coloniale visant à isoler les intellectuels algériens du reste du peuple. Cinquante ans après la faillite de l’assimilation proposée à titre individuel à quelques dizaines d’intellectuels, la tentative de transformer quelques centaines d’étudiants en «troisième force» destinée à contrer le FLN, connaissait elle aussi un échec».

Ancien secrétaire général de l’Ugema, Ali Abdellaoui a présenté une communication portant sur l’«Historique du mouvement étudiant avant la création de l’Ugema». Car l’histoire associative a commencé en 1919, à Alger, avec la création de l’Amicale (puis Association) des Etudiants musulmans d’Afrique du Nord. Et «avec un nombre qui ne dépassait pas 40 étudiants. Soit 4% de l’ensemble des étudiants qui fréquentaient l’université et dont la majorité étaient des fils de colons», précise Ali Abdellaoui. 

Par la suite, «à partir de Paris en 1927, le mouvement estudiantin algérien a connu dans le cadre maghrébin, un bond qualitatif considérable et pris un tournant aux dimensions maghrébines claires. Ainsi, a émergé sur la scène politique l’Association des étudiants musulmans nord-africains (AEMNA), avec Paris pour siège. L’association a essaimé ensuite progressivement, en créant des sections dans certaines villes universitaires en France (…). L’association a pris l’initiative de tisser des liens directs avec les partis politiques nationalistes maghrébins, notamment le parti de l’Etoile nord-africaine». Résultat, l’élite de jeunes intellectuels «s’est engagée dans le militantisme politique avec vigueur par l’adhésion aux partis nationalistes durant les années quarante». 

La dynamique de mobilisation s’est alors logiquement accentuée «à partir des premiers mois de l’année 1954 jusqu’à la proclamation de la grève historique du 19 mai 1956, suite à laquelle un grand nombre d’étudiantes et d’étudiants, de lycéennes et de lycéens ont rejoint l’armée de Libération nationale ou les cellules du Front de libération nationale». Pour mieux comprendre comment s’est effectuée la mobilisation des étudiants et lycéens, et comment s’est opéré le maillage en Algérie, Ali Abdellaoui témoigne de son expérience personnelle (avec d’autres militants) au sein des partis nationalistes (PPA puis MTLD) et des associations estudiantines. Tout cela «en attendant la constitution de l’Union générale des étudiants musulmans algériens à partir de Paris en juillet 1955».

La constitution de l’Ugema résulte donc d’un mouvement d’une grande vitalité, un processus enclenché depuis quelques décennies déjà. Le 27 février 1955, l’AEMAN appelle à la création d’une union générale des étudiants musulmans algériens. Dans le même temps, la nouvelle Union des étudiants algériens de Paris (proche du Parti communiste) lance le projet d’une union générale des étudiants algériens.

 A partir de là, le débat sur le «M» (dans le sigle Ugema) sera chaud entre les militants des deux organisations. C’est le regretté Rédha Malek, membre fondateur de l’Ugema, qui apporte les explications et précisions à ce sujet. Dans son intervention intitulée «L’Ugema : signification du ‘‘M’’», il revient sur «l’importance du débat qui présida en avril 1955 à la création de l’Ugema, dont le congrès constitutif se tint en juillet de la même année». Et d’insister sur l’en jeu identitaire du «M» : «La revendication de l’indépendance concernait avant tout le peuple algérien de culture arabo-musulmane sur fond amazigh».

 L’unité de l’Algérie ayant été façonnée par l’histoire, il était hors de question de remettre en cause les composantes de l’identité nationale. Le «M» était une réponse sans équivoque, d’autant que «la thèse des partisans de l’Ugea entrait dans le droit fil de la doctrine de l’ancien secrétaire général du Parti communiste français (PCF), Maurice Thorez, sur «la nation algérienne en formation». Son objectif visait en fait à «naturaliser» en bloc le million d’Européens et à en faire des ayants droit légitimes à la souveraineté sur l’Algérie, au même titre que les 9 millions d’autochtones de l’époque, qu’ils sont venus coloniser et qu’ils ont maintenus sous leur coupe». Pour Rédha Malek, «c’était là une façon ‘‘progressiste’’ de consacrer le fait colonial». Et c’est «contre cette conception de l’Algérie ‘‘habit d’Arlequin’’ que nous nous sommes dressés».

Autres communications à lire avec intérêt : «L’Ugema, de sa création à l’indépendance» (Messaoud Aït Chaâlal, ancien président de l’Ugema) ; «Contribution des étudiants algériens à la guerre de Libération nationale et à la Révolution» (Lamine Khene) ; «Commémoration du cinquantenaire de la création de l’Ugema» (Mokhtar Bouabdallah) ; «Les relations extérieures de l’Ugema et la Révolution algérienne» (Chouaïb Taleb-Bendiab) ; «La préparation des cadres pour l’après-indépendance» (Djelloul Baghli). Ces textes ont valeur de documents historiques et pourront être très utiles pour les chercheurs. On retiendra, par exemple, que c’est «à la rentrée de l’année universitaire 1954-1955, que le frère Belaïd Abdesselam lança l’idée de créer l’Ugema», rappelle Messaoud Aït Chaâlal qui, dans son texte, détaille les quatre congrès de l’Ugema (dont celui constitutif des 8-14 juillet 1955).

 La lecture que l’on peut faire, par ailleurs, et en filigrane, de ces interventions, c’est que l’Ugema avait un fonctionnement démocratique, quoique sa structure était centralisée. Preuve en est, son refus de s’engager dans les conflits de pouvoir (conflit de l’état-major général avec le GPRA, éclatement du CNRA en 1961), ce qui l’entraîne dans une impasse politique. 
En août 1961, le comité directeur démissionne sur décision collective et l’Ugema est dissoute en décembre de la même année. Mais, officiellement, il ne sera mis fin à son existence que lors du cinquième congrès (10 au 22 août 1963 à Alger), où il est décidé la création de l’Union nationale des étudiants algériens (Unea).
Hocine Tamou

50e anniversaire de l’Ugema, ouvrage collectif dirigé par Mahfoud Aoufi éditions La Renaissance, Alger 2017, 228 pages.

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