Rina Sherman à propos du Film le martyre des sept moines de Tibhirine,«Les témoignages sont implacables»

dimanche 19 mai 2013 à 9:24
Source de l'article : Lesoirdalgerie.com

moines-tibhirine-272711-jpg_159898-300x168.jpgLe Soir d’Algérie : Vous avez vu le documentaire Le martyre des sept moines de Tibhirine de Séverine Labat et Malik Aït Aoudia qui lève enfin le voile, dix-sept ans après, sur les vrais commanditaires et exécutants de l’odieux assassinat des moines trappistes. Pouvez-vous nous donner votre sentiment ?

Rina Sherman : Le film Le martyre des sept moines de Tibhirinede Séverine Labat et Malik Aït Aoudia se regarde comme se lisaient les éléments d’investigation du dossier que nous a laissé Didier Contant après sa mort en février 2004. Rappelons-nous qu’au moment de sa disparition, Didier Contant s’apprêtait à publier sa troisième enquête sur l’enlèvement et l’assassinat des sept moines de Tibhirine. Fait après fait, les deux auteurs du film racontent comment se sont déroulés l’enlèvement et l’assassinat des sept moines, le tout accompagné d’une mise en contexte historique à chaque étape du récit. Il est rare de voir un travail d’une telle qualité. Avec ce film, Labat et Aït Aoudia nous proposent un retour sur ces événements qui peut contrecarrer des années de vagues de désinformation donnée à voir et à lire par une certaine presse en France, mais aussi ailleurs. Le martyre des sept moines de Tibhirineest un film dense d’information et difficile à voir, tellement il nous est pénible d’être confronté à l’horreur dont sont capables les êtres humains. C’est un film important et qui deviendra une référence sur le sujet.

Depuis la mort «tragique» de votre compagnon, le journaliste Didier Contant, le 15 février 2004, alors qu’il enquêtait sur l’assassinat des moines de Tibhirine, vous n’avez cessé de vous battre sur tous les fronts pour apporter la preuve qu’il ne s’est pas suicidé mais qu’on l’avait poussé au suicide en exerçant sur lui d’intolérables pressions psychologiques, notamment de la part du clan du «qui-tu-qui ?». Les conclusions auxquelles sont arrivés, dans leur enquête, Séverine Labat et Malik Aït Aoudia vous satisfont-elles ?

Le film de Séverine Labat et Malik Aït Aoudia n’est pas juste un autre film à thèse, orientant l’opinion dans un sens ou dans un autre, comme nous en avons vu bon nombre depuis des années. Il s’agit, d’une part, d’un travail de recherche et d’investigation minutieusement mené sur une période de quinze ans et, d’autre part, d’un travail d’analyse et de synthèse remarquablement construit. Les témoignages sont implacables ; il s’agit des acteurs mêmes du drame qui racontent simplement ce qu’ils ont vu et vécu, à savoir comment des membres du GIA ont enlevé, tenu en otages, puis égorgé les sept moines de Tibhirine. C’est ça qui fait la force de leur travail.

Où en êtes-vous aujourd’hui avec le procès que vous avez intenté à Jean Baptiste-Rivoire de Canal +, fervent partisan du clan du «qui-tu-qui ?», que vous accusez d’être derrière les pressions et les violences psychologiques qui ont poussé Didier Contant au suicide alors qu’il était en train de révéler, par ses enquêtes sur le terrain, en Algérie, que l’assassinat des moines de Tibhirine était bien le fait du GIA et non des militaires algériens ?

Jean-Baptiste Rivoire, journaliste de Canal+, a été mis en examen le 17 mars 2008 pour violences volontaires avec préméditation sur la personne de son confrère Didier Contant. Le 26 novembre 2009, la 10e Chambre correctionnelle du TGI de Paris l’a condamné pour violences volontaires contre le grand reporter. A la suite d’un renvoi en octobre 2010, le procès en appel de Jean-Baptiste Rivoire a finalement pu avoir lieu le lundi 21 mars 2011 à la cour d’appel de Paris. Jean-Baptiste Rivoire a été relaxé lors de l’audience en appel. Nous avons ensuite formé un pourvoi en cassation et la cour de cassation l’a rejeté estimant que la cour n’a pas fait de faute de droit et que la décision relevait du pouvoir d’appréciation du juge. Il faudra noter que l’arrêt de la cour d’appel ne fait pas mention de l’e-mail adressé par Jean-Baptiste Rivoire à Jean-Marie Montali au Figaro Magazine, où il indique que Didier Contant fait partie des services algériens. Il s’agit de ce même e-mail qui a conditionné la mise en examen de Jean-Baptiste Rivoire et sa condamnation en première instance…

Après votre ouvrage Le Huitième mort de Tibhirine, publié en Algérie et en France en 2007, qui retrace, jour après jour et faits à l’appui, l’histoire des événements, des circonstances et de la campagne véhémente et calomnieuse qui ont mené Didier Contant à l’accomplissement du geste fatal, pensez-vous revenir, dans un autre ouvrage, sur votre combat pour la vérité contre le clan du «qui-tue-qui?» depuis 2007 jusqu’à aujourd’hui ?

Si l’on vient aux faits tels que présentés par divers témoins dans le dossier de l’enquête sur la mort de Didier Contant, dont celui d’une passante, qui s’est spontanément présentée à la police pour témoigner, il est loin d’être certain que «le geste final» de Didier Contant ne relève de sa seule volonté, mais plutôt d’un enchaînement de faits et surtout d’un besoin de partir de là où il était. Il y a des moments dans la vie où nous sommes appelés à répondre à la question «Qui suis-je face à ça ?». Dire que je n’étais plus en accord avec ce qui se passait en Afrique du Sud et décider de m’exiler en 1984 était l’un de ces moments-là. Me dire, au moment d’apprendre la mort de Didier Contant, qu’il fallait coûte que coûte savoir ce qui s’est passé à son retour à Paris après un mois d’enquête en Algérie en était un autre. J’aimerais bien que mon ouvrage Le Huitième mort de Tibhirinesoit porté au grand écran et pourquoi pas par l’un des nombreux réalisateurs, homme ou femme, qui travaillent de part et d’autre des rives de la Méditerranée. Parmi d’autres, je pense à Rachid Djaïdani, qui, avec Slimane Dazi, ce fabuleux acteur, nous a récemment donné à voir Rengaine, ou à Rabah Ameur-Zaïmeche avec Les Chants de Mandrin.L’appel est lancé. Quant à moi, je compte poursuivre mon travail de portraits avec la collection «Voices Rencontres avec des personnes remarquables», que je réalise depuis 2007 au fil de mes voyages et de mes rencontres. J’espère recueillir des voix de femmes algériennes dans la suite de cette collection. Avec la distance que nous accorde le temps, j’aimerais revenir sur ces événements qui ont détruit si inutilement tant et tant de vies et de familles — je pense notamment aux familles des victimes du terrorisme. J’aimerais y revenir sur le ton d’une voix intérieure, un «stream of consciousness» et peut-être sur un fond d’images du monastère et des jardins de Tibhirine. Pour revenir sur ce moment qu’est la vie, où nous ne sommes pas grand-chose, sur ce qu’est pour la société humaine le sacré et le fait religieux, et sur ce qu’elle fait de ses dieux quand la raison lui fait défaut, sur la folie qui s’empare des humains quand ils viennent à se convaincre qu’ils détiennent une vérité absolue. Pour rendre hommage aux amis et collègues en Algérie et en France, qui m’ont portée pendant les années de lutte qui ont suivi la mort de Didier Contant. Avec patience, générosité et compassion, ils m’ont donné des clefs pour comprendre ces centaines de milliers d’assassinats commises par des terroristes en Algérie pendant les années 1990 et ces positionnements de certains lobbies médiatiques en France et ailleurs cherchant par tous les moyens à prouver que c’était l’armée algérienne qui tuait les civiles et non pas les terroristes. Je pense notamment à ceux qui ne sont plus des nôtres, Simon Blumental et Jean Tabet, qui étaient parmi les premiers à m’accompagner sur ce chemin, une traversée pendant laquelle j’ai accepté d’apprendre que pour se battre, il faut désarmer. Et finalement, je rends hommage à ma famille et mes amis namibiens, avec qui j’ai vécu pendant sept ans sur la hauteur d’une colline à Etanga, et ce, jusqu’à la veille de mon retour à Paris, le lendemain de la mort de Didier Contant. Pendant sept années de vécu commun, j’ai été accueilli chez eux avec affection et j’ai pu humer de leur force de vie. Sans les réserves de soleil africain dans le dos et sans l’amour et l’amitié qu’ils m’ont portés, j’aurai eu bien du mal à affronter ces «années Tibhirine» qu’est devenu mon retour à Paris.

L. L.

Fiche technique du documentaire Le martyre des sept moines de Tibhirine

Documentaire de 75 minutes, 2012.

Réalisation : Malik Aït-Aoudia (Algérie) et Séverine Labat (France).

Production : Peacock Productions (France).

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept trappistes du monastère de Tibhirine, près de Médéa, sont enlevés et séquestrés pendant près de deux mois avant d’être atrocement assassinés. Les partisans du «qui-tue-qui?» n’ont cessé de désintoxiquer l’opinion nationale et internationale en attribuant cet horrible forfait à l’armée algérienne. Grâce aux témoignages des responsables du GIA, des officiers supérieurs de l’armée algérienne, mais aussi des membres du gouvernement de l’époque, le documentaire restitue les aspects humains, historiques et politiques de ce drame et lève enfin le voile sur les vrais commanditaires et les vrais exécutants de ce drame qui a bouleversé le monde entier et empoisonné les relations franco-algériennes.

Diffusion : Vendredi 24 mai 2013 à 00h00 sur France 3

Les auteurs

Séverine Labat, docteur en sciences politiques, chercheuse au CNRS et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) en France. Spécialiste du monde arabo-musulman, en particulier des mouvements islamistes, elle s’intéresse également aux questions des violences urbaines, des migrations et de la bi-nationalité. Réalisatrice de documentaires télévisés et radio, auteure de La France réinventée: les nouveaux bi-nationaux franco-algériens,collection Carrefours euro-méditerranéens, Publisud, Paris, 2010 Malik Aït-Aoudia, réalisateur de documentaires et journaliste, collaborateur à l’hebdomadaire français Marianne, auteur d’ Autopsie d’une tragédie : Algérie 1988-2000.

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