Le phénomène prend de plus en plus d’ampleur: Des diplômés candidats à la «harga»

mercredi 9 novembre 2016 à 12:22
Source de l'article : Lesoirdalgerie.com

Dans l’indifférence quasi-totale, le phénomène des harragas a fini par prendre des proportions considérables, dramatiques. Selon des chiffres obtenus auprès d’une association qui suit de près l’évolution de cette situation, près de 800 Algériens, toutes situations sociales confondues, ont tenté ou «pris la fuite» hors du pays au cours du dernier trimestre. Le plus terrible est que ce chiffre concerne uniquement le passage par mer du côté de la wilaya de Annaba.

Abla Chérif – Alger (Le Soir) – Kamel Belabed, président du Collectif de harragas de Annaba, est plongé depuis de longues années dans l’univers bouleversant de ces Algériens pour lesquels la vie «intra-muros» n’avait plus de sens. Il est lui-même l’une des victimes de ce drame qui ne dit plus son nom. Son fils Merouane, âgé de 25 ans, fait partie de la liste interminable de ces jeunes pour qui la vie n’a de sens qu’outre-mer. Kamel Belabed ne souffre pas d’un fils parti vers des cieux meilleurs en 2007, le mal qui le ronge est plus profond : Merouane a disparu, en mer ou ailleurs, ne laissant aucune trace derrière lui. «Maintenant, j’ai des centaines d’enfants pour lesquels je me bats», lance dignement ce père courage qui a désormais axé sa vie autour du suivi de ce phénomène.

Il est à l’affût de toutes les informations qui se rapportent au problème. Les chiffres qu’il détient sont établis sur la base des communiqués officiels, des faits rapportés par la presse, mais aussi des données fournies par les familles de harragas qu’il côtoie ou qui le sollicitent dans l’espoir d’obtenir une aide, une orientation au sujet d’un fils ou d’un frère disparu. «Il y a eu, dit-il, une hausse importante du nombre de harragas au cours de ces derniers mois et les chiffres, il faut le préciser, les embarcations repérées, déclarées. Nous avons recensé près de 800 départs uniquement au cours de ces derniers mois, et je le redis, ce constat concerne uniquement les côtes de Annaba. A Aïn-Témouchent ou ailleurs, ce doit être la même chose.» A l’origine de ce drame, la malvie. «Ce sont des jeunes sans avenir, sans numéro de Sécurité sociale et sans perspective. Ils sont légitimement à la recherche d’une vie meilleure.»

Les recherches organisées sur le sujet par des professionnels ont cependant mis à nu une autre réalité effarante au cours de ces derniers mois : le profil des harragas a évolué depuis un bon moment. Le phénomène ne concerne plus seulement les désœuvrés, sans bagages ou sans études. Une étude menée par Rym Otmani, de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris, démontre que 36% des immigrés clandestins ne sont autres que de jeunes diplômés de l’université algérienne. Ces recherches ont d’ailleurs été exposées au cours de l’année précédente au Centre de recherches en anthropologie sociale et culturelle (Crasc) d’Oran.

«Ce sont des diplômés et des travailleurs qualifiés, âgés de 18 à 30 ans avec une prédominance d’hommes de la classe moyenne ayant affronté un marché du travail précaire et, dans une démarche d’autonomie, tentent l’aventure», avait alors détaillé Rym Otmani.

Pour la majorité de ces clandestins, l’aventure vers l’eldorado prend fin dans des conditions obscures et dramatiques. Les plus chanceux, ceux qui parviennent à atteindre les rives européennes sans trop de dégâts, arrivent dans des conditions de santé pitoyable et sont automatiquement appréhendés à leur arrivée et menés dans des centres de détention européens spécialement conçus pour recevoir les immigrés de ce genre. En 2011, le Secrétariat chargé de la communauté algérienne à l’étranger annonçait la présence de 2 000 harragas dans ces centres. Bizarrement et en dépit de l’augmentation du nombre d’immigrés clandestins, le chiffre annoncé ne semble pas avoir été revu à la hausse ces dernières années.

Les explications troublantes fournies par le président du Collectif de harragas de Annaba pourraient-elles être à l’origine du fait ? Selon Kamel Belabed, des évènements graves se produiraient actuellement sur le trajet des immigrés clandestins algériens. «Depuis un certain temps, dit-il, nous sommes inquiets face à la croissance du nombre de disparus. Le véritable problème est là aujourd’hui car nous pensons que la majorité des harragas disparus le sont en mer, ils ne s’évanouissent pas dans la nature comme cela.» Kamel Belabed bute un peu sur ses mots, il hésite. Le sujet est très délicat, grave. Avec lui, des familles concernées rapportent des situations hallucinantes, invraisemblables parfois, elles évoquent des images rapportées par des miraculés de… barques «coulées volontairement en mer». Coulées par qui ? «Personne ne le sait, il faut poser la question aux gardes qui sillonnent le large dans le cadre de l’accord Frontex passé entre les différents Etats dans le cadre de la lutte contre l’immigration clandestine. Vous savez, les Etats ne peuvent pas tout dire parfois ils se retrouvent face à des questions d’ordre sécuritaire qui nécessitent le silence, mais nous, nous dénonçons les atteintes aux droits physiques des individus.» Notre interlocuteur nous confie l’un de ses plus grands soucis : la difficulté, voire l’impossibilité de faire suivre les doléances des familles par les autorités. «Vous savez, les familles des harragas sont à l’affût de la moindre information susceptible de les renseigner.»

Le dernier exemple en date remonte au mois d’août dernier lorsque six familles algériennes avaient reconnu chacune leur enfant, lors de la diffusion d’un reportage sur «la traite des humains» découverte en Roumanie. Les concernés sont formels, «ils ont identifié leurs fils. Toutes les démarches entreprises pour tenter de les récupérer ont échoué. Il n’y a personne en face pour les aider…»

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