Ces Algérois ayant opté pour des vacances à moindre frais: Un été à Franco

mercredi 2 août 2017 à 22:57
Source de l'article : Letempsdz.com

Partout où l’on soit, la belle saison reste synonyme de détente, d’évasion, de farniente et de vacances. Si pour certains, partir ailleurs, à la découverte du dépaysement permet de se retaper pour un bon retour à la vie active, faudrait-il aussi en avoir les moyens, pour d’autres, créer la rupture avec la monotonie du quotidien est possible sans avoir à subir les grands déplacements. Une formule, en effet, à en faire baver bien des envieux. Dans le reportage qui suit, un groupe de familles a prouvé qu’on peut être heureux avec un minimum de frais.

Il est 11 heures en cette chaude journée de fin juillet. La plage Franco et sa jetée servant de plongeoir grouillent de monde. Des enfants de tous âges s’en donnent à cœur joie sous l’œil vigilant des parents. En arrière-plan, une constellation de parasols attire la curiosité, non pas à cause du nombre mais surtout du fait du rapprochement de ces commodités entre elles, au point de paraître un unique parasol géant. Au risque de franchir l’intimité qui semble lier les occupants de ce lieu «réservé», il aura fallu l’aman d’un homme d’un certain âge dont l’amabilité de nous présenter les familles a été d’un grand concours et découvrir en fait ces «Mormons» de la plage. Il nous explique de prime abord que ces familles ont, avec le temps appris, à se connaître et se lier d’amitié d’autant plus qu’elles sont voisines. Plusieurs raisons président aux choix des lieux. D’abord, la nostalgie puisque, pour la majorité, elles habitent Raïs Hamidou, La Pointe Pescade ou tout simplement «La Pointe» pour les intimes. Elles ont jeté leur dévolu sur Franco, cette plage populaire tirant son nom d’origine d’un des plus anciens bars de ce quartier européen, au demeurant très prisé à l’époque coloniale pour sa belle corniche, la plus belle d’Alger la Blanche. Revenons plutôt aux estivants qui n’échangeraient pour rien au monde ce coin de paradis. Ammi Dahmane, pas loin de 70 ans, vient ici chaque été. Lui et la famille de son fils aîné, ils restent fidèles à ce lieu tranquille. C’est là qu’il a appris à faire ses premières brasses alors qu’il n’était pas plus haut que trois pommes. Des tasses, il en a avalées et c’est la rançon de l’apprentissage. «C’était du temps des Français, dit-t-il, et grâce à mon oncle maternel qui travaillait comme agent commercial pour le compte d’un grossiste en textile que je pouvais me permettre cette plage jadis réservée aux seuls Européens. Par la suite, j’y allais beaucoup plus à Rocher Carré entre Bab El Oued et Bologhine. Mes enfants et moi-même sommes nés à Saint-Eugène. Après l’indépendance, on a toujours préféré l’ambiance particulière de cet endroit. Cela fait plus de vingt ans que nous y venons régulièrement chaque été. Il n’y a pas le moindre pouce qui ne me soit pas familier. La plage, le petit port, la crique, la Marinière, la Rascasse vers l’est, et Miramar à l’ouest ont bercé ma jeunesse. Autrefois, on se lançait le défi de traverser à la nage jusqu’à Deux Chameaux, une sacrée partie de brasse de quelques centaines de mètres. Les plus intrépides faisaient Franco-la Vigie.»

Le bonheur dans la simplicité

«Qu’ils gardent pour eux Club des Pins, Moretti et tous leurs grands complexes où snobisme et ostentation cachent mal l’arrivisme. Ici, on est chez nous, en famille et chacun pour tous. Tous les matins, durant un mois ou presque, nous nous retrouvons dans une ambiance saine. On rigole ensemble mais les limites du respect sont infranchissables, et c’est pour cela que nous formons une grande famille. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, et les petits au milieu. Pour la cuisine, chacun apporte son menu préparé la veille et on mange ensemble dans la gaité. Cela permet une certaine liberté aux femmes. Avec le temps, les familles se sont très liées sans oublier que nous sommes voisins et habitants d’une même commune. Deux familles seulement y sont étrangères. Elles sont d’Hussein Dey mais ont fini par s’intégrer et épouser la philosophie groupe», observe Aïssa. Son voisin renchérit : «El Hamdou Li Allah, nous baignons dans l’harmonie totale. Pour preuve, les contacts sont tissés sur toute l’année, et c’est avec impatience que nous attendons l’arrivée de l’été et des congés. La plupart des pères de famille sont des cadres moyens ou de petits commerçants, et ce mode de passer des vacances n’impose pas de grosses dépenses, pas de déplacements contraignants tant en transport qu’en temps. La restauration est garantie maison et à moindre coût, la sécurité est assurée sans oublier qu’on est juste à côté de chez nous. Rentrer le soir ne pose pas de problème, tout comme arriver le matin en bonne forme.»

La sépia de Hadja Yemna

A 82 ans, bon pied, bon œil, El Hadja Yemna, ou Khalti Mina comme tout le monde préfère l’appeler, est ici la doyenne. On lui voue un respect de patriarche et ses conseils sont très écoutés. Son expérience tirée d’une longue vie a forgé en elle un capital inestimable fait de patience, de sagesse et de clairvoyance malgré son âge. Elle en a vu, dit-on d’elle. Mais les vertus de Hadja Yemna ne s’arrêtent pas là. On l’aura presque deviné qu’il s’agit de l’art culinaire qu’elle affectionne tout particulièrement. L’une de ses spécialités et la plus demandée des connaisseurs est la sépia ou seiche préparée avec son encre noire, que le mollusque utilise comme moyen de défense contre toute prédation. «Cela lui donne un goût sucré et relève en même temps la sauce», dira-t-elle. Les témoignages s’accordent à dire que sa recette n’a pas d’égale.
Elle avouera avoir appris le secret de cette recette chez une Espagnole basque, ancienne voisine alors que Yemna n’avait pas plus de seize ans. Depuis, elle y a apporté sa touche par quelques ingrédients dont les noms. Jour de chance, votre serviteur a eu à apprécier le savoureux plat en se léchant les doigts. Le petit bout de femme jouit d’une grande estime auprès des hommes d’ici. Les commandes pleuvent tout le temps et comme elle a la main sur le cœur, elle s’exécute, exigeant toutefois que le poisson soit frais et non nettoyé. «Sinon, dit-elle, on risque de crever les précieuses poches d’encre et du coup compromettre la préparation».

On refait le monde

La vieille s’est adjoint, aussi, la mission de raconter les fameuses m’hadjiate (contes) aux petits enfants mettant en exergue le méchant rôle d’El Ghoula (l’ogresse) dévoreuse des petits récalcitrants. Après une bonne sieste imposée par la digestion et le soleil à son apogée, les hommes se réunissent en fin d’après-midi en formant des petits groupes. On parle de tout et de rien, en refaisant le monde tout se donnant le droit de faire prévaloir son opinion sur les cours du pétrole, le système éducatif, jugeant à tort tel ou tel ministre, accusant de la même façon la gestion du football national ou encore passer en revue les évènements dramatiques en Syrie et en Irak en pointant du doigt les Russes et les Américains.
Tout est traité avec divergence comme si on y était. Seule la question palestinienne semble cueillir l’unanimité. Il y a aussi les apolitiques, ceux qui préfèrent se défouler autour de parties interminables de dominos où les mains chanceuses font pousser des ailes à leurs propriétaires. Comme au moment des comptes, c’est au vainqueur qu’appartient le butin, ce dernier en véritable conquérant ne rate pas l’occasion de rabattre le caquet de son adversaire tout en arborant un sourire aussi large que la plage qui lui fait face.
D’autres adulent particulièrement les cartes.  Belkacem a une méchante notoriété d’être le bourreau des rois. Les as, il en a toujours dans sa donne.
On dit de lui qu’il joue à la coinche depuis son jeune âge. Mais, semble-t-il, c’est un tricheur professionnel. «De son propre aveu, il a joué une fois avec deux as dans la manche», a confié son voisin.
Cependant, il n’y a aucun enjeu à ces parties de jeu. Une théière suffit pour tout le monde. En observant ces familles baignant dans la béatitude, l’on ne peut s’empêcher de penser que le bonheur est relatif.  Avec peu de moyens, de frais et beaucoup de bon sens, on obtient la joie innocente qui ressemble à ces chérubins de Franco.

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