Mohamed Gharbi, un oublié condamné à mort

dimanche 28 juin 2009 à 1:20
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1272.jpgSans considération aucune pour son passé révolutionnaire, Mohamed Gharbi se voit infliger une condamnation à mort sur cette terre d’Algérie pour laquelle il a tant donné et tout sacrifié.

Sans le moindre égard à son engagement quasi sacerdotal contre l’intégrisme islamiste qui menaçait les fondements de la République, au moment où beaucoup de gens s’étaient terrés chez eux ou dans un exil lointain et doré, de peur d’affronter les gourous de l’islamisme armé, il est jeté au cachot comme un vulgaire malfrat pour avoir tué un ancien chef d’une organisation terroriste qui le poursuivait de ses menaces de mort.

Cette lourde peine à l’encontre de Gharbi est-elle un gage supplémentaire pour les islamistes qui réclament davantage de concessions comme l’a si bien dit Me Boutamine ? Les amis du repenti tué l’ont, en tout cas, pris ainsi.

Pour eux, la grasse et cajoleuse main qui leur est sans cesse tendue par les autorités n’est autre chose qu’un signe de faiblesse.

Aussi, ils se font fort arrogants en toisant ceux-là mêmes qui les ont combattus si ce ne sont les parents de leurs propres victimes.

Preuve de cette arrogance ? Quand la sentence a été prononcée contre le Patriote Mohamed Gharbi, les anciens affidés de l' »émir » de l’Est ont poussé des hourras de victoire dans l’enceinte même du tribunal.

Au grand dam de la famille Gharbi, des « Allah Oukbar » et de stridents youyous de femmes résonnaient dans la salle.

Aux cris de joie de ceux qu’il a combattus dans un passé récent, Mohamed Gharbi, accroché viscéralement à ses convictions patriotiques inébranlables, s’est suffi, quand la juge l’a prié de dire son dernier mot, d’une simple mais grandiose réplique : « Vive l’Algérie ».

Mais que peut ce cri du cœur, cet amour fusionnel de la patrie face à une justice flegmatique décidée à juger l’affaire en ne considérant que les seuls faits indépendamment du contexte et de la qualité du prévenu ?

D’autant plus que celui qui l’a lancé est presque lâché par tout le monde. À commencer par cet État qu’il a servi avec un rare dévouement sa vie durant.

Un patriote lâché par l’État et ses compagnons

C’est d’ailleurs l’opinion de nombre d’habitants de Souk-Ahras. « C’est l’État qu’il a servi hier qui le juge aujourd’hui », souligne prosaïquement un moudjahid.

« Quand ils avaient besoin de lui, c’étaient eux qui venaient le chercher chez lui. Maintenant qu’ils n’ont plus besoin, ils l’ont lâché », se désole un citoyen.

Même les membres de sa famille ont ce sentiment d’être quelque peu abandonnés. « Nous avons écrit à tout le monde, au président de la République, au ministère de la Justice ainsi qu’au ministère des Moudjahidine. Aucune réponse », regrette un des fils de Gharbi.

Ce dernier pourtant n’a pas oublié, même du fond de son cachot, de recommander à ses enfants de voter pour Abdelaziz Bouteflika.

« Il m’a dit que nous sommes FLN, nous devons voter pour le candidat du FLN Abdelaziz Bouteflika », se rappelle son fils aîné.

Comme si l’abandon de l’État ne suffit pas, Mohamed Gharbi a été aussi délaissé par ses anciens compagnons, moudjahidine et Patriotes.

Et le coup est très mal accusé par sa famille. « Le jour du procès, seuls sa femme et ses sept enfants ont été à ses côtés. Pas un seul des anciens compagons moudjahidine n’est venu le soutenir dans cette dure épreuve. Alors que dans l’autre camp, ils étaient plus de 80 au tribunal le jour du procès. Mieux, ils sont venus presque de toutes les wilayas de l’Est (Jijel, Constantine…) », rage un des fils Gharbi.

Et la femme de Gharbi de renchérir : « Vous savez, depuis 2001 pas un seul ancien moudjahid ou Patriote n’est venu s’inquiéter de notre situation ».

Mais pourquoi ce peu de solidarité des anciens moudjahidine à l’égard de leur ami ? Certains leur trouvent une excuse : leur très faible niveau d’instruction ne leur permet pas d’imaginer une quelconque riposte.

Certaines mauvaises langues expliquent leur inertie par leur crainte de compromettre leurs intérêts. D’autres encore soutiennent qu’ils ne veulent pas s’inscrire contre la politique de réconciliation nationale initiée par le président de la République qu’ils ont soutenu.

Rencontré dans un café, un groupe de moudjahidine s’ouvre non sans une certaine retenue sur cette affaire.

Les moudjahidine ont exprimé leur mécontentement, mais sans plus. « Il faut écrire que les moudjahidine de Souk-Ahras sont mécontents du verdict prononcé contre Mohamed Gharbi », recommande un moudjahid.

Ne peuvent-ils pas faire quelque chose pour sauver leur compagnon ? « Que voulez-vous qu’on fasse ? C’est l’État qu’il avait servi qui l’a condamné. On ne peut rien contre la justice », rétorque-t-il.

Mais à la décharge des anciens moudjahidine et des Patriotes, ils ne sont pas les seuls à se désintéresser du sort réservé à ce Patriote de la première heure. Nombre d’habitants de Souk-Ahras ne s’en inquiètent guère.

« C’est le désintérêt général. Ici c’est le chacun pour soi », regrette un cadre du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), le premier parti à appeler à la résistance citoyenne contre l’islamisme armé.

« Nous concernant, nous sommes contre la condamnation de ce Patriote », précise-t-il. Rencontré au siège de son parti, un militant du Rassemblement national démocratique (RND), un parti qui compte dans ses rangs beaucoup de Patriotes, assure que « c’est par le biais de la presse que les habitants de Souk-Ahras ont appris le verdict.

Ils n’ont aucune réaction. L’affaire Gharbi n’a pas un caractère particulier. C’est une affaire de justice comme une autre ».

Plus grave encore, à s’en tenir aux dires de la famille Gharbi, aucun avocat de Souk-Ahras n’a voulu assurer la défense de leur père.

« Nous avons sollicité au moins quatre avocats et personne n’a voulu de notre affaire. C’est pourquoi la défense de notre père est assurée par des avocats d’Annaba », fulmine un des fils du Patriote.

Les raisons de l’oubli

Mais pourquoi cette indifférence presque générale au sort réservé à un Patriote qui a été pour beaucoup dans l’atténuation de la nuisance terroriste dans la région ?

D’aucuns assurent que les islamistes et autres repentis ont toujours de l’influence dans cette ville de l’extrême nord-est du pays. « Ici, le pouvoir n’est pas entre les mains du juge, mais plutôt entre celles des anciens militants du FIS.

Une bonne partie des commerces de la ville de Souk-Ahras est tombée dans leur escarcelle », fera remarquer un ancien moudjahid.

« Ces gens-là ont le bras long. Ils ont des appuis dans l’administration et la justice », précise un autre citoyen.

À contre-courant de cette version, un cadre du RCD estime que les gens de Souk-Ahras ont beaucoup plus peur de l’administration que des militants de l’ex-FIS.

D’autres encore estiment que l’ex-« émir » n’avait pas fait de mal à Souk-Ahras, contrairement à son alter ego du GIA, le sinistre Bouchouk.

Il s’est même taillé la réputation de protecteur des enfants de la région. « C’était grâce à lui que nombre d’habitants de Souk-Ahras interceptés dans de faux barrages ont été tirés des griffes des terroristes », dira un chauffeur de taxi.

« C’était très rusé de sa part. Dans les faux barrages, il se faisait le devoir d’interpeller les gens par leur nom. De retour dans la ville, ils lui font une certaine publicité », explique le cadre du RCD avant de remarquer qu' »entre nous, pour être « émir » d’une organisation terroriste, il faut être le plus sanguinaire.

Même s’il n’a pas tué à Souk-Ahras, rien ne dit qu’il ne l’a pas fait à Jijel ou dans une autre région de l’est du pays qui était sous sa responsabilité ».

Un raisonnement que partage un ancien moudjahid. « Il ne faut pas oublier que cet homme est le premier responsable des terroristes dans toute la région de l’Est. Comment peut-on croire qu’il n’a rien fait ? Après tout, il est responsable des actes de ses acolytes », explique-t-il.

Bref, pour bon nombre de citoyens de Souk-Ahras, l’ex-« émir » de la région est de l’AIS n’est pas blanc comme neige.

Genèse de l’affaire ou mobiles d’un différend sanglant

Mais comment Mohamed Gharbi est-il allé jusqu’à tuer ce repenti ? « S’il ne l’avait pas menacé, Gharbi ne l’aurait jamais tué. Gharbi m’a confié qu’il a reçu des menaces de la part de Ali Merad », témoigne ammi Amar, un moudjahid et Patriote dont le fils, un jeune militaire, a été égorgé en 1995.

Mais il semble que le terroriste le menaçait bien avant cet incident puisqu’il leur arrivait de prier dans la même mosquée Thaouba, sise à la cité 1 700-Logements. Le repenti narguait Gharbi en lui disant : « Qu’avez-vous gagné, goumia el-houkouma (supplétifs du gouvernement), on est descendus du maquis et personne ne peut nous inquiéter ».

Mais ce qui a poussé Gharbi à sortir de ses gonds, c’était un incident survenu pendant l’hiver 2001 quand il revenait d’une veillée funèbre d’un ancien maquisard, Zine Loumi.

Il est resté jusqu’à une heure tardive à discuter avec ses anciens compagnons. À son retour, il est poursuivi par une voiture à bord de laquelle se trouvaient Ali Merad et un autre repenti.

« Il viendra ton jour, taghout », lui lançait un de ses poursuivants. Il a réussi à les semer en prenant des chemins de traverse.

« À son arrivée à la maison, il était tout agité. Il dit que des gens l’ont poursuivi et veulent le tuer. Il a ressorti sa Kalachnikov et fait le guet toute la nuit », se souvient sa femme.

Il avait pris très au sérieux la menace d’autant plus que le repenti avait été doté par les autorités d’une arme ainsi que d’un talkie-walkie et d’une voiture.

Le lendemain, il est parti voir le commandant du secteur militaire de Souk-Ahras lui demandant d’enjoindre au repenti de cesser de le menacer sinon, sous huitaine, il le tuera.

Sa requête n’ayant pas été prise en compte, il a décidé, le 11 février 2001, de passer à l’acte. Habillé d’un treillis militaire et la tête recouverte d’une cagoule, il attendait Ali Merad à quelques pas de chez lui, à la cité 1 700-Logements.

Dès que le repenti pointe le nez, Gharbi vide sur lui son chargeur. Il était 9 heures du matin. D’une main, il tenait une photo de Boumediene et de l’autre sa Kalachnikov en tirant en l’air en criant : « Vive l’Algérie, vive le peuple algérien ».

Il a traîné le cadavre jusqu’au niveau d’un regard et a attendu l’arrivée des services de sécurité à qui il se livre sans la moindre résistance.

En 2004, Mohamed Gharbi a été condamné à une peine de 20 ans de réclusion. Après cassation, l’affaire est rejugée en 2007. Consternation !

Au bout d’un procès plié en une quinzaine de minutes, la sentence tombe : le Patriote a écopé d’une condamnation à perpétuité.

Une autre cassation et un autre procès le 7 juin 2009. Stupeur ! Mohamed Gharbi est tout bonnement condamné à mort.

La justice ne semble avoir pris en compte ni la qualité de maquisard et de Patriote, ni sa plainte auprès des autorités militaires.

Deux de ses fils assurent avoir approché l’ancien commandant de secteur chez qui leur père s’était rendu pour se plaindre des agissements de l’ex-« émir ».

Il nous a dit qu’il n’a pas pris au sérieux les menaces de notre père. Absent au procès, le militaire a envoyé une lettre en niant que Gharbi est venu le voir pour déposer une quelconque plainte.

Une question : Mohamed Gharbi a-t-il déposé une plainte écrite ? Énigme.

Une chose est sûre : il est abandonné par tout le monde. Convoquer le passé glorieux de cet homme est de nature peut-être à rafraîchir la mémoire des gens.

Moudjahid à 15 ans

Très jeune, Mohamed Gharbi, né présumé en 1941, a pris le maquis. C’était en 1956. Étant un appelé dans l’armée française, il avait tué un militaire français avant de rejoindre, deux mitraillettes dans la motte, les rangs de l’ALN.

Svelte et preste, Mohamed Gharbi se faisait appeler par ses frères de combat « nems » (le fauve). C’était un homme d’un grand courage et qui ne craignait pas de braver le danger.

« Le fait d’avoir tué un soldat français avant de rejoindre le maquis avec deux armes renseigne sur les qualités de ce nationaliste », témoigne un ancien compagnon.

L’indépendance du pays arrachée, Mohamed Gharbi a choisi de continuer à servir le pays en rejoignant les rangs de l’ANP. Il est resté plus de vingt ans au sein de l’ANP avant de prendre la retraite en 1982, en quittant l’ANP avec le grade de sous-lieutenant.

En 1975, durant le conflit ayant opposé l’Algérie au Maroc, il a laissé femme et enfants à Chlef pour aller au front.

Sa famille avait passé seule l’Aïd El-Kébir. Ce n’est que 40 jours après qu’il est revenu pour emmener les siens chez lui à Souk-Ahras, avant de repartir vers le Sahara où il passera neuf ans.

« C’est un orphelin, il n’a ni père ni mère. L’Algérie est tout pour lui. Le nationalisme coule dans son sang », s’enorgueillit son fils aîné.

Il n’a goûté au repos qu’une dizaine d’années avant de reprendre à nouveau du service quand les fous de Dieu ont juré de mettre à genoux cette patrie pour laquelle il a combattu.

Un garde communal : « cela nous servira de leçon… »

Il a été parmi les premiers à prendre les armes contre eux. Infatigable, il a réussi à convaincre des centaines de citoyens à rejoindre le corps des Patriotes.

« Il lui arrivait de rester plusieurs jours de suite dans le maquis. Une fois, il n’avait pas regagné la maison durant dix jours. Inquiet, j’ai dû aller voir le commandant du secteur militaire qui me l’avait fait passer à l’aide des moyens de transmissions », se rappelle Mourad, son fils aîné.

Alors que beaucoup de gens avaient une peur bleue de s’approcher de la forêt de Djebel Oued Echouk, il n’hésitait pas, lui, à s’y engouffrer et seul.

Croyant à sa mission de sauvetage de la République, il n’hésitait pas à s’informer auprès des citoyens des mouvements des terroristes avant de prendre la route vers le maquis pour les traquer.

« Une fois, malade, il a appris que ses compagnons sont montés au maquis sans lui. Il avait alors loué les services d’un clandestin qu’il a payé de sa poche pour aller les rejoindre », se remémore ammi Ammar.

Mieux, il a risqué sa vie et celle des siens durant toutes ces années de plomb sans qu’il soit rétribué comme c’est le cas des autres Patriotes.

« Son engagement est dicté par son seul amour de la patrie », explique son fils Mourad.

C’est sur ce passé exceptionnel que l’avocat de la défense, Me Bouterfa, a d’ailleurs bâti l’essentiel de son argumentaire lors du procès.

« Dans notre plaidoirie, nous avons repris tout ce qu’a écrit la presse sur l’affaire, à savoir que mon client n’est pas n’importe qui et qu’il y a lieu de tenir compte de sa personnalité même si crime il y a », remarque-t-il.

Respectueux de la loi, Me Bouterfa se refuse de donner « toute appréciation sur le verdict par respect de la décision rendue », avant de poursuivre : « Nous avons introduit un pourvoi en cassation auprès de la Cour suprême et notre souhait est que l’affaire soit reprise par une autre juridiction que celle de Guelma.

La logique voudrait qu’elle soit programmée à Constantine, à Sétif ou ailleurs ». Réussira-t-il à obtenir un allégement de la peine prononcée à l’encontre de Gharbi ?

Peut-être. Mais le mal est déjà fait. Les dégâts occasionnés par cette humiliation d’un Patriote de la première heure au moral de ceux qui ont pris les armes pour défendre la République sont incommensurables.

Un garde communal, très affecté par l’épreuve subie par l’ancien chef des Patriotes, lâche : « L’affaire Gharbi nous servira de leçon. » Tout est dit.

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