Mercredi 6 mai à 13:32
Enquête sur la prise en charge des malades mentaux

Enquête sur la prise en charge des malades mentaux

Trop de malades, peu de lits, beaucoup d’espace disponible et de très nombreux patients renvoyés faute de places. Voilà comment se présente la situation, une situation quasiment de crise dans cet important établissement de santé, sans que cela semble inquiéter le moins du monde les responsables. Constats cruels.

Il est à noter d’abord que plus d’un millier d’Algériens victimes du terrorisme sont passés, en quelques années, par cet établissement de soins en psychiatrie Drid-Hocine, à Alger, pour des cas d’angoisse, de troubles du sommeil ou du comportement, et ceux qui ont été directement exposés, pour une psychose, plus communément appelée folie. D’autres troubles latents, générés par le terrorisme, peuvent encore poser des problèmes psychiatriques par la suite, affirme-t-on au niveau des services spécialisés de l’hôpital, des troubles qui demandent d’ailleurs une thérapie assez spéciale liée aux traumatismes.

C’est un cadre enchanteur en contrebas du Palais de la culture, à la sortie du quartier du Ruisseau, en allant vers les Anassers ou à Kouba, dominant la mer, qui abrite des dizaines de pensionnaires, oubliés de la vie, enfoncés dans leur solitude, schizophrènes, dépressifs, psychotiques, névrotiques, mais aussi des fatigués simplement par un stress insupportable, tous associés sous le vocable de malades mentaux que le tabou têtu rejette telle une malédiction. Le silence enveloppe l’hôpital d’une lourde tristesse en cette matinée froide d’hiver que de timides rayons de soleil tentent de réchauffer. Confinés dans leurs chambres par trois, les pensionnaires ne sortiront donc pas aujourd’hui. Vers midi, une jeune patiente reçoit une visite, toutefois.

Elle grelotte sous sa capuche en laine sur un banc en pierre autour d’une table face à la visiteuse en jeans et tee-shirt, toute décontractée. Une seule visite pour toute la journée. Et le froid n’en est pas forcément l’unique raison. C’est pareil pour les autres jours : peu de visites ou pas du tout ; c’est que l’on ne visite pas les morts vivants dans une société qui aura pourtant tout fait, le plus souvent, pour que ces personnes enfermées dans leurs souffrances en soient arrivées là. En bas de la colline qui porte l’édifice hospitalier, dans le grand hall faisant fonction de salle d’attente, Djamel, le surveillant général, se démène sans arrêt pour maîtriser le flux des consultations, une centaine en moyenne par jour.

Des résidents, appuyés par des maîtres assistants en psychiatrie, sont à pied d’œuvre pour recevoir. Et l’on renvoie à tour de bras. Entre deux portes, Djamel nous explique sa désolation de voir trop souvent des malades revenir au bout de quelques jours alors qu’on les croyait guéris, parce que, selon lui, le milieu dans lequel ils vivent habituellement ne favorise pas la convalescence, pour ne pas dire que ces malades sortant de la maison de fous ne sont plus vraiment acceptés. Le cercle infernal ? « Évoquer une personne malade mentale est un tabou. C’est le refus. Et une fois entré à l’hôpital, c’est l’abandon total. Même à l’extérieur, le malade est abandonné, car s’il était encadré par son milieu familial, il ne rechuterait pas, comme c’est le cas bien des fois », renchérit le directeur de l’hôpital Drid-Hocine.

Un souci majeur : le dépressif prêt à se suicider
Le professeur en psychiatrie – l’un des patrons médicaux de l’hôpital, trente années d’expérience en soins psychiatriques – renvoie d’un geste de la main le qualificatif de folie à une sémantique débridée et qui ne tient plus compte des prodigieux progrès accomplis par les sciences médicales. Il nous dit : « La folie, nous ne l’utilisons pas dans notre terminologie, c’est un terme que je ne peux même pas qualifier. »
C’est ainsi que l’écrasante majorité des malades en traitement à l’hôpital Drid-Hocine, soit jusqu’à 45%, sont atteints de schizophrénie, une pathologie qui touche surtout les jeunes, parce que, généralement, elle débute à l’âge de l’adolescence, qui se présente avec des discordances dans le comportement (intellect, gestuelle, langage…), comme par exemple parler de situations tristes en riant, ou servir des salades de mots et de phrases incompréhensibles et décousus. 20% des soins à l’hôpital Drid-Hocine concernent des états de psychose maniaco-dépressive et 15% des états névrotiques.

Quant à l’aliénation mentale, c’est-à-dire la perte intégrale de la raison proprement dite, c’est une autre histoire, la différence capitale étant de dissocier évidemment l’asile psychiatrique de l’établissement de soins en psychiatrie. 20% des autres malades de l’hôpital Drid-Hocine sont des dépressifs, la dépression apparaissant sous ses différents aspects, selon la personnalité, estime-t-on au niveau des services concernés où l’on souligne aussi que le principal souci de l’hôpital demeure ce que l’on appelle « le dépressif en état de » ; en d’autres termes, le dépressif prêt à se suicider, que les personnels de soins vont, par tous les moyens possibles (par les techniques thérapeutiques), empêcher de passer à l’acte. Ce qui paraît extrêmement difficile et complexe. L’on cite le malheureux exemple, il y a deux ans, de ce jeune sorti de l’hôpital en compagnie de sa mère et qui, une fois franchi le seuil de l’établissement hospitalier, s’est jeté sous un bus.

La drogue, notamment la prise d’héroïne, aboutit également au suicide dans beaucoup de cas, par manque, et quand le malade intoxiqué sombre irréversiblement dans la déprime. Enfin, c’est parfois la prise de conscience de son état par le schizophrène grâce à un traitement adéquat, une prise de conscience pénible à vivre, qui peut le conduire secondairement à la dépression, antichambre de tous les risques, dont la tentative de suicide, nous explique-t-on.

Deux établissements de soins en psychiatrie pour Alger
Quelles sont les causes de ces terribles maux que sont la psychose, la schizophrénie, la dépression, qui font que l’hôpital, avec ses 216 lits, est archi-complet tout le temps ? À Drid-Hocine, l’on se défend de porter la moindre appréciation. Pour la schizophrénie, une sacro-sainte norme OMS – qui est de 1% de schizophrènes dans toute population – est citée en référence dans cet hôpital où il est ajouté le plus sérieusement du monde que l’Algérie est… dans la norme. Le fait est qu’à Drid-Hocine, certaines contradictions sont flagrantes.
Ainsi, ce qui apparaît pour tout observateur comme une véritable pléthore du personnel, est au contraire considéré comme insuffisant par les responsables chargés de l’établissement.

Jugeons-en : 4 médecins spécialistes en psychiatrie, 72 résidents, 19 hospitalo-universitaires, 8 psychologues cliniciens, 4 psychologues orthophonistes, 1 pharmacienne, 1 médecin généraliste, 1 dentiste, 104 paramédicaux (ergothérapeutes, infirmiers, techniciens de la santé, etc.), 197 ouvriers professionnels toutes catégories, pour un établissement de 216 malades.
C’est un hôpital régional qui couvre depuis la wilaya de Boumerdès jusqu’à la périphérie est de la capitale, dit-on. Or la construction d’au-moins un établissement semblable semble réalisable dans l’espace vide qu’occupe toute une forêt au-dessus des bâtisses, ou bien à l’entrée de l’hôpital. Cela apparaît d’autant plus nécessaire qu’Alger ne possède que deux établissements de soins en psychiatrie : Drid- Hocine et Chéraga, soit une capacité négligeable.

Car pour ce genre de soins, sont comptées toutes les populations depuis la wilaya de Boumerdès jusqu’à la wilaya de Chlef (Ténès). Le projet d’un hôpital psychiatrique en construction à Nador (dans la wilaya de Tipasa) couvrira-t-il vraiment ce vide ? Ce n’est pas sûr. En attendant, des malades mentaux continueront à errer dans les rues de la capitale et les autres villes. Dans une indifférence quasi généralisée.

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